La considération d´une dignité existentielle des enfants et des jeunes égale à celle des adultes a été autant bienvenue que très provocante. Le fait de décrire la relation idéale entre parents et enfants, et entre les thérapeutes adultes et leurs jeunes clients comme une relation d´équidignité (1) a provoqué parmi certain professionnels beaucoup d´angoisse, d´emportements et de désaccords et parmi d´autres de l´espoir et du ravissement. J´ai été surpris lorsque le professeur Magne Raundalen a parlé de moi comme l´auteur d´un nouveau paradigme en éducation. Je n´avais jamais réfléchi au concept d´équidignité en tant que concept moral lorsque j´ai commencé à en parler et à écrire sur le sujet dans les années 80, la raison en était toute autre.

J´avais alors travaillé pendant quinze ans comme thérapeute familial – d´abord dans un centre thérapeutique (2), ensuite avec des groupes de mères seules défavorisées, puis comme enseignant à l´institut Kempler au Danemark où nous recevions un grand nombre de familles qui avaient des problématiques très différentes, et qui provenaient de tous les échelons sociaux. Le point commun de ces familles était que les parents étaient frustrés du comportement de leurs enfants et de leur relation mutuelle, une relation que les parents estimaient marquée par un manque d´attention, un manque de coopération, un manque de respect et un manque d´obéissance.

Comme la plupart de mes collègues je me trouvais issu d´une tradition du développement psychologique qui s´occupait à peine de l´existence des enfants et des jeunes, une tradition thérapeutique qui visait exclusivement à changer le comportement social des enfants et des jeunes, et une tradition éducative basée sur quatre vingt pour cent de moralité et vingt pour cent de connaissance. Nous nous sommes aperçus qu´avec ce point de départ, tout comme les parents et les éducateurs spécialisés, bien trop souvent nous étions insuffisants – ceci dans à peu près les deux tiers des cas. Lentement nous avons appris à nous détourner de certaines vérités morales et professionnelles existantes, ce qui a fait place à de nouvelles façons de voir, et a offert de nouvelles perspectives sur les vieilles problématiques.

Nous avons appris qu´une certaine qualité relationnelle entre enfants et adultes pouvait transformer des relations destructives en relations constructives. Au début cette qualité était difficile à concrétiser et à appréhender complètement, parce qu´en fait elle se trouvait « entre les lignes« , dans le processus interpersonnel. C´était pendant une décennie où il se passait une démocratisation énorme des relations enfants/adultes dans toute la société, où la terminologie était souvent politique ou alors possédait des racines politico-idéologiques, et c´est pourquoi il n´était pas simple de définir cette qualité en termes existentiels et psychologiques – comme un concept professionnel, mais peu à peu nous nous sommes mis d´accord sur le fait que l´équidignité était à la fois précise et utilisable. Il y a donc une grande différence entre équidignité et égalité dans ma compréhension et dans mon utilisation de ces notions. En tant qu´être humain, je suis d´avis que les enfants et les jeunes doivent avoir une voix, et que c´est une bonne idée pour tout le monde qu´ils puissent avoir une grande influence (politique) et participent dans tous les contextes. Que la société des adultes partage son pouvoir avec eux. Mais cette opinion n´a rien à faire avec ma connaissance professionnelle du fait que l´équidignité est un facteur décisif dans les relations familiales, tout comme dans les relations professionnelles entre enfants et adultes.

En tant que qualité relationnelle l´équidignité a deux aspects :

1. Le respect identique de la dignité et de l´intégrité personnelle des deux partenaires ;
2. Qu´il soit prêté à l´expressivité spontanée de vie de l´enfant, à ses opinions, ses besoins et souhaits, la même valeur pour la relation que les expressions de l´adulte.

Je ne pense pas que nous nous rendions service, d´un point de vue professionnel, à en parler comme d´un droit, d´une approche juridique ou politique, mais il nous faut insister qu´il s´agit d´une qualité nécessaire que les adultes doivent prendre la responsabilité de manifester si ils souhaitent des relations thérapeutiques fécondes vis à vis des enfants et des jeunes. Il n´y a aucun doute professionnel (à ce que je sache) sur le fait que les enfants ont besoin de leadership des adultes pour se développer sainement, ou bien pour se débarrasser d´un comportement destructif. Le concept d´équidignité ne remet pas cela en cause, mais souligne une certaine qualité de leadership. Pendant les années quatre-vingt dix, un grand nombre de recherches scientifiques a été fait qui soutient notre expérience.

Un grand projet de recherche aux États Unis comprenant plusieurs milliers de familles s´était mis pour but de rechercher, parmi les familles heureuses et qui « fonctionnaient bien », ce qui justement les rendait heureuses et qui les faisait « bien fonctionner ». Plusieurs facteurs ont été décrits, et même si l´équidignité n´a pas été nommée (le concept a été construit bien plus tard en américain : equal dignity), on y mentionne la capacité et la volonté des parents à prendre leurs enfants aux sérieux, la flexibilité par rapport aux différences qu´il y a entre les enfants, et la prise en considération des souhaits et besoins des enfants dans leurs décisions parentales.

On ne peux naturellement pas conclure d´un point de vue de l’approche thérapeutique familiale que le manque d´équidignité est la cause des problèmes entre parents et enfants, mais nous pouvons constater qu´en pratique il est rarement possible de constater l’équidignité dans des relations problématiques, et que la mise en œuvre de cette qualité réduit presque toujours le nombre de conflits comme elle contribue à augmenter la sensation de réussite chez les parents ainsi que le sentiment chez les enfants que les parents se soucient d’eux. (Le contraire se produit quand on donne le pouvoir aux enfants.)

Les travaux scientifiques de Daniel N. Stern, P. Fornagy et autres sont arrivés presque en même temps, en établissant entre autre le fait que les réactions des enfants ont toujours du sens d’un point de vue relationnel.

Ceci n´a pas seulement confirmé notre expérience clinique, mais nous a aussi aidé à développer un langage sur la réciprocité décisive entre parents et enfants. Cela vaut également pour le grand ouvrage de Løvlie-Schibbyes sur la signification des relations et la thèse doctorale de Berit Baes sur la Reconnaissance dans les relations pédagogiques.

L´équidignité en tant que comportement concret est encore une chose que la plupart des adultes doivent apprendre, mais d´après notre expérience, ce processus d´apprentissage est relativement rapide et sans grande peine parce que le résultat se voit tout de suite et la récompense – sous forme de relations satisfaisantes, est énorme. Il en de même dans les relations professionnelles, mais c´est souvent un processus plus long et plus lourd car l´identité professionnelle de beaucoup de personnes est mise en jeu. Un des grands blocages consiste en ce que nous ne sommes pas habitués à regarder et à décrire les relations sous forme sujet-sujet, nous décrivons en conséquence seulement les derniers symptômes ou le comportement superficiel du partenaire le plus faible.

Nous réfléchissons encore le plus souvent sur ce qui est profitable pour les enfants ou pour les adultes. Nous manquons simplement d´une terminologie commune qui puisse nous aider à soutenir et à documenter que ce qui crée des relations constructives est par définition profitable pour les deux partenaires. Jusqu´à ce qu´on y arrive, l´équidignité est un concept applicable. Comme je l´ai dit auparavant, je ne la vois pas avant tout comme un paradigme moral, mais puiqu´on y est, je la vois comme une exigence éthique.

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Den ligeværdige relation
Traduction : Isabelle Pollet

Cet article a été publié la première fois dans Norsk Psykologtidning, 2005.


1 : Ligeværdig relation : en danois, le mot ligeværdig (lige : égal et værdi : valeur) comprend à la fois la notion d´égalité ou d´équivalence, et la notion de valeur; Jesper Juul a choisi de connecter la notion de relation avec la notion d’une valeur équivalente, de valeur semblable ou d´une « même » dignité. Ce concept remarquable chez Juul ligeværdig relation est ici traduit par équidignité. Il est important de remarquer qu´il ne s´agit pas d´égalité entre les partenaires d´une relation, mais de la reconnaissance d´une dignité commune et semblable entre les partenaires, un respect de l´humain. Ndt.

2 : Behandlingshjem : il y a au Danemark plusieurs genres de centre où les enfants et les jeunes peuvent habiter lorsqu´ils ne peuvent pas rester chez leur parents. Le type de centre dont il s´agit ici, est un centre où les enfants et les jeunes sont suivis de trés près, ils y demeurent en général pendant plusieurs années, et souvent le centre a sa propre école. Les enfants et jeunes demeurant dans de tels centres ont en général des problèmes existentiels massifs, et ont vécus dans des familles ne pouvant pas s´occuper d´eux (problème de drogue, alcoolisme, violence, maladies psychiques, abandons grave, etc.). Ndt.

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