Cet article invite à se questionner sur :

  • la manière dont les enfants coopèrent et les conséquences sur leur développement ;
  • comment préserver leur intégrité ;
  • leurs attitudes destructives lorsqu’ils ne veulent plus coopérer ;
  • comment accompagner les enfants vers l’autonomie durant la phase d’opposition ;
  • la coopération à l’adolescence et les attitudes possibles ;
  • et l’importance de pouvoir dire « non ».
Jesper Juul

Le prix à payer de la coopération

Coopérer et préserver notre intégrité

Lorsqu’on parle des enfants en général, on dit qu’ils sont en bonne santé, forts, spontanés, qu’ils possèdent une capacité de survie incroyable, et tout ça est probablement vrai. Mais, sur un point, les enfants sont extrêmement vulnérables : à savoir, le conflit qui nous touche tous, dès la naissance et pour toute la vie. Le conflit qui résulte de notre volonté de coopérer avec les gens dont nous dépendons et de notre besoin de préserver une certaine intégrité.

      Intégrité

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      Conflit

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     Coopération

Le terme intégrité rassemble des concepts généraux comme l’intégralité, l’inaltérabilité ou encore l’inviolabilité. L’intégrité d’un enfant, ce sont les manifestations de vie qui expriment l’essence même de son existence et se caractérisent par une force autonome, indépendante des réflexions de l’enfant et de sa façon de s’adapter. Ce sont les pensées, les sentiments et les réactions qui viennent spontanément, sans aucune forme de raisonnement, et qui sont l’expression grandissante du « moi » de l’enfant.

Il s’agit, pour parler clairement, des besoins fondamentaux et des limites personnelles de l’enfant, et il faut souligner, bien qu’intégrité et inviolabilité aillent de pair, que ce n’est pas d’un « droit » des enfants dont nous parlons. Ces dernières années, on a longuement débattu du statut juridique des enfants, ce qui est de droit mais aussi un tout autre sujet de discussion. La « participation des enfants » est un phénomène politique qui n’empêche ni ne protège nécessairement contre les erreurs psychologiques et sociales.

 

Lorsque les enfants coopèrent

Il est beaucoup plus difficile de définir clairement la coopération car cela signifie des choses différentes à des âges différents et ne ressemble souvent pas à ce que nous appelons habituellement coopération. La forme de coopération principale et la plus primitive pour un nourrisson est de copier et d’imiter ses parents :

On sonne à la porte. Tu prends ta fille dans tes bras pour ouvrir. La jeune fille ne regarde pas l’étranger pour savoir comment elle va réagir. Elle te regarde. À l’extérieur se trouve une personne que tu ne veux pas voir et avec laquelle tu ne te sens pas à l’aise. L’enfant coopère en pleurnichant, en dépit du fait que tu fasses toi-même un beau sourire courtois pour l’occasion.

Un autre exemple bien connu est celui où l’un des parents doit laisser son enfant à la crèche, dans une institution, chez le dentiste ou autre. Ici, la réaction de l’enfant dépend du parent qui dépose l’enfant et de la façon dont il ou elle se sent. Si, par exemple, la mère n’est pas complètement à l’aise avec la situation, l’enfant va souvent « faire une scène ». Le père, plus à l’aise peut-être à l’idée de laisser son enfant à un étranger, va, lui, s’éloigner, sans problèmes.

Si on demandait à la mère comment elle voudrait que l’enfant coopère, elle préférerait sans doute que l’enfant ne fasse pas de drame, chose insupportable à l’un comme à l’autre. La définition que la mère et les gens donnent en général de la coopération est souvent très différente de celle dont on parle ici où l’enfant coopère en copiant et en imitant les réactions intérieures de leurs parents face au monde et à la vie.

Tu vis seul avec ton enfant, tu as été au chômage pendant longtemps, puis tu reçois une offre d’emploi que tu as sans doute hâte de découvrir mais qui t’effraie cependant. Ton enfant coopère, subitement saisi d’une forte fièvre le matin même où tu dois commencer ton nouvel emploi.

Un des nombreux exemples que la plupart d’entre nous connaissons est la compétition silencieuse et éphémère qui a souvent lieu entre les parents qui se croisent dans la rue, conduisant leur poussette. La compétition concerne la rapidité avec laquelle les enfants ont appris à sourire. On en parle comme si les enfants naissaient avec la capacité de sourire, comme si c’était une étape naturelle de leur développement. Il n’en est rien. Les enfants naissent avec la capacité inverse : ils peuvent exprimer leur frustration quand ils sont mouillés, affamés, malades, en colère, etc. Mais ils apprennent à sourire, exactement au même rythme qu’on leur sourit. Il n’est pas question ici du réflexe neurologique dont tous les enfants font preuve et qui peut être activé en pointant du doigt à un certain endroit sur la joue. Nous parlons ici de la capacité, par le biais du corps, du visage et des yeux, à partager sa joie avec les autres. Cette compétition silencieuse pour le sourire des nourrissons a donc une signification beaucoup plus profonde que celle à laquelle nous avons l’habitude de l’associer.

Plus tard, les enfants ébauchent des manières plus nuancées de coopérer. Ils vont maintenant rechercher activement leurs parents comme des modèles à imiter :

Tu demandes à Yohan âgé de 5 ans d’aller chercher une tasse de sucre, mais Yohan te presse d’aller avec lui : « Viens avec moi ! » Tu ne considères cependant pas cela comme une demande spécifique et dis : « Tu peux facilement le faire toi-même » ou « Tu es assez grand pour te débrouiller seul. »

En fait, la réaction de Yohan signifie qu’il voulait d’abord se servir de toi comme modèle pour voir comment le faire ensuite de son propre chef.

 

Les enfants sont les champions du monde en matière de coopération

Beaucoup de gens partent du principe que les adultes devraient apprendre aux enfants à coopérer. Rien ne pourrait être plus faux. Les enfants sont les champions du monde de la coopération, pour ainsi dire dès la naissance, et même à un point tel qu’ils ne cessent de mettre en jeu leur propre intégrité. C’est un aspect essentiel de l’éducation et du processus de socialisation. Quand les enfants se trouvent dans une situation conflictuelle où ils sont amenés à choisir entre coopérer et préserver leur intégrité, ils choisissent le plus souvent de coopérer.

Donc, lorsque nous rencontrons des enfants qui, apparemment, ne veulent pas coopérer et qui agissent constamment contre  leurs parents (c’est-à-dire qui agissent pour leur propre intégrité), alors nous pouvons présumer sans risque que ce sont des enfants qui ont trop bien coopérer trop longtemps et que les parents ont trop lourdement abusé de leur volonté et capacité à coopérer.

Pour les enfants qui refusent catégoriquement d’acquiescer aux exigences des parents, rien ne sert de les éduquer ou de leur apprendre à coopérer. Au contraire, la seule leçon qui soit bonne à enseigner, à la fois aux enfants et à leurs parents, c’est de mieux prendre soin de l’intégrité des enfants. Les enfants qui, trop souvent, ont dit « oui » aux exigences des adultes et aux normes, et qui, de différentes façons, commencent à dire « non » et sont alors catalogués comme « asociaux », n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à dire « oui ». Ils ont besoin qu’on leur apprenne à dire « non » en ayant la conscience tranquille, à dire « non » sans avoir, pour aucune raison, à se sentir mal à l’aise.

Il est important de souligner ici que l’on ne peut pas être parent sans « porter atteinte » à l’intégrité de ses enfants. C’est même inhérent à toute idée d’éducation que de modifier l’intégrité des enfants et dans une certaine mesure de l’affecter. Le rêve de « l’enfant immaculé » est une illusion. Mais il y a une différence entre avoir comme point de départ que l’intégrité des enfants doit être protégée tout en étant conscient que les enfants choisissent toujours en premier lieu de coopérer, et puis, penser que la coopération est quelque chose que les enfants ont besoin d’apprendre et qu’ils puissent en grande partie prendre soin de leur intégrité. Cela, ils ne peuvent pas le faire. Les enfants ont beau être champions du monde, ils restent des champions extrêmement vulnérables.

 

Prendre soin de l’intégrité

Il est difficile de dire, concrètement et de manière générale, comment prendre soin de l’intégrité des enfants de la meilleure façon qui soit, en partie parce que cela revient souvent à prendre un rôle plutôt passif. Par contre, il existe de nombreuses manières de porter atteinte à l’intégrité des enfants, qui peuvent souvent nous inciter à réfléchir au sujet non seulement de ce que nous devrions éviter de faire, mais aussi sur ce que nous pourrions faire à la place.

La plupart des atteintes à l’intégrité se compose en général de petites critiques presque ordinaires :

Sofian, 3 ans et demi, est à l’école maternelle, il te prend l’anorak des mains et te dit : « Moi tout seul ! » Tu lui expliques qu’il n’est pas assez grand, mais il insiste et, plutôt ennuyé(e), tu le lui donnes, avec pour résultat qu’il met l’anorak à l’envers. Et toi de lui faire remarquer : « Tu vois bien toi-même ! »

L’une des périodes de la vie des enfants durant laquelle leur intégrité se développe de manière considérable est vers deux à trois ans, période que nous, adultes, avons surnommé la « phase d’opposition« . Le comportement de Sofian ne nous indique pas qu’il s’oppose. Cet épisode est par contre l’expression claire que sa mère s’est opposée à lui. Parler d’une « phase d’opposition » des enfants est un mythe. Ce qui se passe à cet âge, c’est que les enfants commencent à prendre leur indépendance vis-à-vis de leurs parents. C’est typiquement ce qui arrive dans les situations « Moi, tout seul. Peux tout seul », etc. Une manière pour les enfants d’exprimer leur capacité à coopérer, montrant par là qu’ils voudraient volontiers devenir plus indépendants et autonomes afin qu’eux-mêmes et leurs parents puissent avoir plus de liberté.

Les enfants expriment une plus grande volonté de se débrouiller seuls et doivent souvent faire face à l’opposition de leurs parents. On pourrait parler de la « phase d’opposition des parents », malgré l’âge, mais encore une fois ce diagnostic négatif est erroné. Les parents, par leur opposition, illustrent tout simplement la difficulté qu’ont la plupart des gens à voir les enfants évoluer dans le sens d’une plus grande autonomie et de plus de diversité. Les enfants ont besoin d’entraînement et les parents doivent s’adapter à un nouveau rôle.

Comme on l’a dit, les enfants coopèrent à prix cher pour leur vie, et s’ils font assez souvent face à de l’opposition ou à de la résistance dans leur processus d’émancipation, alors ils commencent à imiter leurs parents et s’opposent à l’opposition. Ce qui donne une occasion de plus aux parents d’avoir raison : « Tu vois, comme tu es borné ! ».

Si on veut prendre soin de l’intégrité d’un enfant, il faut d’abord se préparer à ce que cela soit avant tout plus difficile. Il se peut que Sofian doive essayer d’enfiler son anorak 25 fois avant qu’il n’y arrive !

 

Si vous serrez les boulons

Le dernier pas important dans le développement de l’intégrité d’un enfant survient à la puberté, lorsque les expressions de vie les plus immédiates et spontanées s’assemblent et prennent la forme d’une identité personnelle plus consciente. En tant que parents, nous pensons que nous devons mettre un frein ou modeler nos enfants dans les situations que nous croyons significatives quant à leur capacité d’adaptation à la société dans son ensemble.

Il est important de se rappeler que les systèmes, qu’il s’agisse de systèmes sociaux ou familiaux, représentent le niveau de satisfaction collectif moyen et que les règles qui s’y appliquent seront toujours soit trop restrictives, soit trop permissives pour l’individu.

Naturellement, les enfants devraient avoir le plus tôt possible l’occasion de s’habituer à certaines règles qui limitent un peu leur intégrité, mais vous pouvez être sûrs que plus on essaie de les faire s’adapter et de modifier leur intégrité, moins ils s’adapteront à mesure qu’ils grandissent et deviennent adolescents ou adultes – et plus ils seront dépendants et immatures. Plus grande et plus violente encore sera leur soi-disant rébellion adolescente, et plus ils adopteront des comportements autodestructeurs extrêmes.

Lorsqu’on porte atteinte à leur intégrité, on détruit en même temps une part significative de leur propre estime et du respect qu’ils ont pour eux-mêmes, tout en leur faisant faire l’expérience basique de ne pas être à la hauteur tels qu’ils sont. L’opinion qu’on a de soi est quelque chose critique, d’un point de vue existentiel, pour les enfants comme pour les adultes. Souvent nous qualifions le résultat de ce processus de manque de confiance en soi et nous imaginons qu’il peut être comblé à l’aide d’une série de « victoires » (par opposition aux soi-disant défaites.) Mais les victoires ne suffisent pas si l’enfant, en grandissant, n’a pas été « vu » et qu’on n’a pas reconnu son existence unique. L’enfant a avant tout besoin de voir son intégrité reconnue. D’être « vu tel qu’il est » et non pas seulement « jugé pour ce qu’il fait« .

L’alternative n’est pas une éducation soi-disant libre au sens où les enfants devraient être autorisés à faire ce qu’ils veulent. Ils ont besoin du leadership sincère de leurs parents et ils ont besoin d’être guidés. Mais, comme mentionné, il ne s’agit pas du statut juridique des enfants dont nous parlons. Qu’ils doivent décider quand ils vont au lit ou s’ils doivent aller à l’école n’a rien à voir avec cela. Il s’agit de respecter leur intégrité.

 

Un non bien intentionné

Le droit de préserver son intégrité inaltérée vaut évidemment aussi pour les adultes. Les déclarations du mouvement féministe au sujet des femmes qui ne veulent plus coopérer selon les conditions fixées par les hommes sont une formulation politique du même conflit existentiel. Psychologiquement, le slogan pourrait être formulé :

« Nous ne voulons plus coopérer avec les hommes au détriment de notre propre intégrité. »

En tant que parents, nous devons sacrifier une partie de notre intégrité. Il nous faut sur certains points nous maîtriser afin de ne pas nuire à la santé et au bien-être des enfants. Mais quand les enfants vers l’âge de deux à trois ans commencent à vouloir prendre leur indépendance, les parents doivent peu à peu reprendre une partie de leur territoire. Et ce n’est pas chose facile pour tous les parents.

Beaucoup ont, durant leur enfance, appris qu’amour signifie se sacrifier soi-même et sa propre intégrité pour le bénéfice des enfants, et de nombreux parents découvrent qu’il est difficile de dire « non » à leurs enfants. Ils se sentent obligés d’être disponibles et ont du mal à refuser – à dire clairement non :

« Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi en ce moment, j’ai des choses plus importantes à faire. »

Les enfants qui ne sont pas habitués à entendre un « oui » ou un « non » clair deviennent profondément frustrés, et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, ils détectent le manque d’enthousiasme et de chaleur des parents beaucoup plus clairement que la plupart des adultes ne l’imaginent, et ils ne peuvent pas éviter de se faire une fausse idée d’eux-mêmes ou de penser qu’ils dérangent quand ils recherchent le contact. Simultanément, ils veulent volontiers coopérer et copient l’irritabilité à demi-cachée de leurs parents et pour devenir ce que nous appelons aujourd’hui impossibles, exigeants, collants, etc. Souvent, ils s’attribuent eux-mêmes un ton plaintif et étouffé, jusqu’à paraître insupportables pour l’environnement.

Il est évident que les enfants, en raison de leur dépendance envers nous parents, ont besoin que nous disions « oui » autant que possible. Mais ils ont aussi besoin d’entendre un « non » clair quand c’est « non » que nous voulons vraiment dire. Il ne s’agit pas de comment dire « non » pour des choses matérielles, mais de comment faire face au désir d’attention, d’engagement, de soins, ou de toute autre forme de contact de la part des enfants.

En tant que parents, nous agissons tout le temps à long terme. Nous frustrons à première vue nos enfants en disant « non » à leurs désirs, mais nous leur apprenons quelque chose de plus profond : à savoir, qu’il est correct de dire « non » à d’autres personnes, d’autant plus si ils nous pressent dans le but d’obtenir notre coopération, c’est-à-dire un « oui ». Sans la possibilité de dire « non » sans culpabilité ni mauvaise conscience, il devient impossible de dire un « oui » sincère.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Samarbejdets pris
Traduction : David Dutarte

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