Le changement des mentalités se fera progressivement. Quand, parce que c’est interdit, les enfants ne seront plus battus, vingt ans plus tard ils penseront et sentiront les choses autrement que la plupart d’entre nous aujourd’hui.

Alice Miller

Prélude nordique

Été 1997. J’ai 23 ans. Je viens de m’installer à Stockholm pour une année d’étude. J’ignore complètement à ce moment là que ces premiers jours marquent le début d’un long cheminement personnel qui m’amène, aujourd’hui, à écrire ces lignes. Dix-huit années se sont écoulées depuis dont les deux-tiers vécues en Suède. Dix-huit années qui m’ont fait me questionner d’un point de vue personnel comme professionnel sur les relations humaines, sur les relations hommes-femmes, et surtout, sur les relations adultes-enfants et l’usage de la violence par les adultes sur les enfants sous couvert d’éducation. C’est le thème central de cet article et mon expérience personnelle et professionnelle en Scandinavie et en France tient lieu de source d’inspiration importante dans ma réflexion autant que les nombreuses lectures faites ces dernières années.

Tout juste arrivé, donc, dans la capitale scandinave, je me retrouve lors d’une soirée d’accueil des étudiants étrangers aux côtés de deux jeunes suédoises. Très rapidement, l’échange suivant a lieu.

Jenny : « Ah, t’es français. En France, vous frappez les enfants ?

Moi : « Frappez les enfants ? Noooon !

Jenny : « Mais si, vous leur donnez des fessées, des claques !

Moi : « Oui, une fessée de temps en temps, mais c’est pas frapper les enfants !

Annika : « Comment ça ? C’est pas frappez les enfants ?

Moi : « ?

Jenny : « Tu sais, ici, en Suède, c’est interdit de frapper les enfants, même une fessée. Depuis 1979 ! »

Me voilà clairement informé ! Et c’est vrai que, durant les jours qui suivent, je me surprends à regarder autour de moi dans la rue, les parcs de jeux, les bus ou le métro. Je ne vois pas de parents lever la main sur leurs enfants. Les choses se passent différemment : ils se mettent à hauteur d’enfant. Je ne comprends pas encore le suédois mais je perçois partout des efforts pour dialoguer. J’en vois aussi d’autres qui semblent impuissants. Curieux, je m’interroge : Est-ce que tout est permis ici ? S’ils ne donnent pas de fessée à leurs enfants, comment font-ils pour leur mettre des limites ? Car il faut bien mettre des limites aux enfants, non ?

Retour en France

Douze années plus tard, devenu père, ayant intégré que lever la main sur un enfant n’a rien d’éducatif, je m’installe avec ma famille en France. Il nous suffit de quelques jours et quelques sorties pour voir que les choses ici se passent différemment. J’entends des parents crier pour se faire obéir, d’autres menacer de taper et d’autres encore asséner à leurs enfants, en public, fessées et autres tapes sur les mains. Je me sens souvent envahi d’un sentiment de colère mais aussi d’un sentiment d’impuissance. Comment expliquer cela à ma fille ? Et puis, quelques jours plus tard, alors que je suis avec elle sur une aire de jeux, arrive ce qui suit :

Une famille entre dans le parc. Deux enfants courent vers les jeux, glissent sur les toboggans, s’amusent sur les balançoires. Les parents se sont assis dans l’herbe pour discuter. Pendant une dizaine de minutes, l’ambiance est agréable, jusqu’à ce que le garçon d’environ 8-9 ans, faisant le cochon pendu, touche malencontreusement au visage sa sœur plus jeune. Celle-ci se met à pleurer. La mère se lève et s’avance vers eux.

D’un ton sec au jeune garçon : « File voir ton père ! »

J’observe discrètement la scène. Le jeune garçon, tête basse, s’explique mais ne veut pas aller voir son père. Il semble avoir peur. Après lui avoir ordonné à nouveau, mais toujours sans succès, d’aller voir son père, la mère portant sa fille d’un côté, agrippe le garçon par le bras et le tire en direction du père. Le garçon finit par s’asseoir à ses côtés. Le père commence alors un interrogatoire dont je ne capte que l’atmosphère désagréable s’en dégageant. Alors que j’installe ma fille sur la balançoire, j’entends le père hausser le ton et le vois asséner par surprise une gifle au jeune garçon. Le claquement sourd me fait frissonner et je vois le garçon courir se cacher sous le toboggan.

Je m’approche du père : « Monsieur, excusez-moi de vous interpeller, je viens de vous voir frapper ce garçon. J’en ai encore des frissons dans le dos.

Le père : « Pardon ?

Moi : « Je dis que je vous ai vu frappé votre garçon et que j’en ai encore….

Le père : « Je l’ai pas frappé. C’est juste une claque.

Moi : « Même une claque, c’est frapper un enfant !

La Mère : « Mais il l’a pas frappé ! (puis à son mari) Qu’est-ce qu’il veut celui-là ?

Mon intervention les énerve visiblement et je retourne vers ma fille qui s’est rapprochée du toboggan. Comme je découvre le garçon le nez en sang, et que je suis hors de vue des parents, je m’approche de lui pour lui signifier que j’ai vu ce qui s’était passé et que personne n’a le droit de le frapper comme ça, même s’il a fait quelque chose de mal. Le garçon ensanglanté et en sanglots arrive quand même à dire : « Mais je l’ai méritée ! » Ce sur quoi je lui dis que ce n’est jamais mérité. Je retourne ensuite vers la mère pour l’inviter à prendre soin du garçon. Peu après, nous quittons l’aire de jeu, profondément touchés par ce que nous venons de vivre.

Si je rapporte ici cet incident, c’est certes pour illustrer la violence qui est faite aux enfants encore aujourd’hui dans notre pays, mais aussi et surtout pour pointer le déni de cette violence envers les enfants. Déni qui n’est cependant qu’un écho au mien quelques années plus tôt.

La violence à l’origine même du déni

Depuis, je me suis informé sur les violences physiques et psychologiques faites aux enfants et leurs conséquences sur la santé des individus.

Alice Miller, thérapeute, a dénoncé dans de nombreux ouvrages (1) ces violences faites aux enfants et le déni qui en est fait. Son propre vécu de ces violences et son expérience clinique auprès de milliers d’adultes et d’enfants en souffrance lui ont fait comprendre que le seul moyen pour l’enfant de survivre à ces violences est de se couper de lui-même. L’enfant qui subit des violences n’a d’autre issue que de se déconnecter de ses sentiments qui le font trop souffrir. Ces violences faisant partie de son quotidien, l’enfant finira même par les banaliser au travers d’un « Même pas mal ! » significatif. En grandissant, il aura intégré que cette violence n’en est pas une. Mais son corps l’aura par contre bien gardé en mémoire. Sans introspection ni accompagnement empathique, cet individu aura bien du mal, une fois adulte, à ne pas user lui-même de violences sur ses propres enfants. Il les justifiera par des « Une fessée n’a jamais fait de mal à personne ! » ou « J’en ai reçu et je n’en suis pas mort ! » perpétuant ainsi l’engrenage de la violence.

Muriel Salmona, psychiatre et traumatologue, a de son côté étudié les mécanismes du psychotraumatisme. Lorsqu’un individu subit une violence, voici ce qu’il se passe :

« Sous l’effet de la douleur, de la peur, de l’incompréhension, parce qu’on ne peut pas s’enfuir, le cerveau se bloque, il est comme paralysé, on appelle ça la sidération, ça nous empêche souvent de réagir, c’est normal. […]

On est envahi alors par un état de stress extrême que le cerveau ne peut plus contrôler. Ce stress est dangereux pour le cœur et les neurones, et pour les protéger le cerveau « disjoncte » pour éteindre le stress, comme dans un circuit électrique en survoltage.

Pour disjoncter, il fabrique des drogues naturelles qui anesthésient, on se « dissocie », on se divise intérieurement, on est comme en morceaux, ça permet d’avoir moins mal : le corps est là, mais la pensée est ailleurs. […] Mais cette dissociation empêche que le cerveau stocke correctement ce qui s’est passé dans son « disque dur » pour le mémoriser normalement. Les souvenirs aussi sont en morceaux. Tu peux oublier tout ou une partie des violences que tu as subies, et certains souvenirs peuvent revenir longtemps après. […] C’est ce qu’on appelle la mémoire traumatique.(2) »

Ces découvertes sont venues clairement confirmer les propos d’Alice Miller. Ayant maintenant cela à l’esprit, il n’est plus difficile de comprendre comment et pourquoi nous sommes tant d’adultes à nier que fessées, claques et autres humiliations soient des actes de violence : notre cerveau a tout simplement intégré cela lorsque nous étions encore enfants. Notre corps avait mal, mais notre cerveau, sous l’anesthésie, a enregistré que cela ne faisait pas mal.

Ces connaissances sont malheureusement encore méconnues du grand public. Elles le sont aussi de la plupart des professionnels, chercheurs et responsables des politiques de santé publique… parce qu’ils ont eux-aussi grandi dans un monde où les châtiments corporels et la violence verbale étaient monnaie courante et que leur cerveau l’a aussi intégré lorsqu’ils étaient enfants. La violence éducative ordinaire reste, comme l’a montré Olivier Maurel (3), un trou noir dans les sciences humaines.

Pas coupable mais responsable

Nous sommes donc toutes et tous tombés innocemment dans cette violence quand nous étions enfants. Nous n’en sommes pas coupables. Nos parents sont tombés innocemment dedans lorsqu’ils étaient eux-mêmes enfants. Tout comme leurs ancêtres.

Toutes et tous, quelque soit notre niveau de conscience, nous commettons des actes de violences envers nos enfants. Personne ne peut y échapper. Nous sommes cependant seuls responsables de ces actes. Nos parents l’étaient aussi, tout comme leurs propres parents. Les uns comme les autres ont fait du mieux qu’ils pouvaient pour nous éduquer, partant des connaissances de l’époque et de ce qu’ils savaient eux-mêmes. Aujourd’hui les connaissances sont cependant tout autres. Nous en savons plus sur le fonctionnement du cerveau et sur le développement des enfants qu’il y a seulement dix ou quinze de cela. Et ce que nous savons, nous le savons de manière beaucoup plus détaillée. Les études qui montrent les effets néfastes et durables de la violence sont également très nombreuses. Pour ces raisons, il est plus que jamais de notre responsabilité de trouver et d’inventer d’autres manières d’être parents et d’accompagner nos enfants.

Être responsable signifie avant tout être vulnérable, reconnaître ses erreurs et se saisir de chaque occasion pour grandir aux côtés des enfants. Par l’introspection, j’ai compris bien des choses sur ma propre histoire. J’ai depuis mon retour en France redécouvert en moi une souffrance et une colère profondes liées à mon propre vécu de cette violence faite aux enfants, souffrance et colère qui parce qu’elles n’ont été ni reconnues ni exprimées enfant, s’expriment encore parfois aujourd’hui sous forme de violence physique ou psychologique à l’égard de mes propres enfants. Ma responsabilité est de cheminer intérieurement, de trouver des alternatives non-violentes, de me pardonner et de leur dire sincèrement « Pardon ! » lorsque je n’arrive pas à gérer mes frustrations, colères et souffrances plutôt que de rajouter un « Tu l’as bien mérité ! » à mes gestes et mots blessants. Assumer cette responsabilité, c’est permettre à nos enfants de rester forts et en bonne santé, et de s’épanouir. C’est aussi un moyen formidable de recouvrer nous-mêmes nos forces et une bonne santé physique et mentale.

Interdire et reconnaitre l’enfant comme sujet d’égale dignité

Bien que les plus fragiles et les plus vulnérables, les enfants restent pourtant les seuls qu’il soit encore possible de frapper, et ce au nom du « droit de correction ». Au cours des siècles derniers on a progressivement protégé les esclaves, les domestiques, les soldats, les marins… et tout récemment les femmes contre la violence. Il est grand temps qu’on protège les enfants contre toutes les formes de violence physique et psychologique. Il est grand temps qu’on reconnaisse aux enfants la même dignité humaine qu’aux adultes. Il est grand temps que nous apprenions à écouter et à regarder les enfants. Comme le dit Jesper Juul : « Les enfants sont compétents et ont besoin d’être traités avec dignité pour pouvoir s’épanouir pleinement ».


© David Dutarte, Familylab France

Article écrit et publié à l’occasion de la Journée de la non violence éducative (30 avril), initiée en France par Catherine Dumonteil-Kremer, cofondatrice de l’OVEO, auteur de plusieurs ouvrages dont Élever son enfant autrement et de nombreuses chroniques et articles pour les magazines Grandir autrement et Peps.


Notes :

[1] C’est pour ton bien (1985) est sans doute le plus connu. Mais Le drame de l’enfant doué, Abattre le mur du silence (1991), Libres de savoir (2001) ou encore Notre corps ne ment jamais (2004) comptent parmi ceux qui m’ont le plus touchés. Voir aussi son site Internet : Abus et Maltraitance de l’enfant

[2] Extrait de la brochure « Informations sur les violences et leurs conséquences sur la santé » publiée par l’association Mémoire traumatique et victimologie. Texte de la Dre Muriel Salmona. Destinée aux jeunes, elle mériterait l’attention de chacune et chacun d’entre nous. Voir aussi l’article : Pourquoi interdire les punitions corporelles et les autres violences éducatives au sein de la famille est une priorité humaine et de santé publique ? et le site Internet de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

[3] Auteur de plusieurs livres sur le sujet dont : La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines, La fessée : questions sur la violence éducative ou encore Oui, la nature humaine est bonne ! – Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires. Olivier Maurel est aussi fondateur et président de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire.


 

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