Cet article invite à se questionner sur :

  • la place du couple et les changements qu’implique le fait de devenir parents ;
  • les rôles et places de chacun en tant que mère et père et partenaires ;
  • la question de la coresponsabilité, des tâches et des responsabilités ;
  • les différends et les disputes ;
  • ce que signifie être un bon parent.
Jesper Juul

Partenaires d'abord, parents ensuite

Quelle place pour le couple ?

Lorsque deux adultes tombent amoureux et s’installent ensemble, on peut assurément dire qu’ils ont déjà eu leur premier « enfant » – à savoir : leur relation l’un à l’autre. Quand arrive alors le véritable premier enfant, la relation de couple a toutes les chances de devenir l’enfant le plus négligé de la famille. Et comme tous les autres enfants négligés, la relation de couple deviendra alors difficile. Elle montrera peu à peu des signes de tension et deviendra pénible à vivre – dans l’espoir d’attirer une attention réelle. Délaisser son couple au profit de la fonction parentale, c’est se trahir soi-même et trahir en même temps son/sa partenaire – et aussi ses enfants.

 

Devenir parent

Pour la plupart des couples, être parent requiert leur attention à plein temps, il est donc facile de comprendre pourquoi leur relation en souffre. Les symptômes apparaissent parfois durant la grossesse. La femme se replie sur elle-même et est « absorbée par ses propres pensées » ; elle arriverait même parfois à s’en rendre coupable. Tandis que l’homme donne, lui, ses premiers signes de jalousie, se montre envieux et plein de nostalgie. Cela se poursuit une fois l’enfant né, car ils se retrouvent maintenant occupés à expérimenter avec leur rôle de parent d’une part, et de l’autre, à essayer de respecter les exigences du nouveau membre de la famille. Devrait-il être porté à chaque fois qu’il pleure ? Combien de fois devrait-il téter ? Et ainsi de suite.

Ce sont surtout ceux qui deviennent parents pour la première fois qui ont le plus de doute quant à savoir si leur bébé est satisfait, et pour cette raison les plus enclins à préférer donner un peu plus, de peur de découvrir plus tard que l’enfant ait été négligé.

Bien sûr, on ne peut pas déterminer quantitativement ce qu’il est suffisant de faire, mais on peut affirmer sans crainte qu’un enfant de 0 à 3 ans ne peut tout simplement pas être trop en contact avec ses parents. Mais cela veut aussi dire, inversement, qu’il doit y avoir une limite quelque part, parce qu’aucun enfant ne gagne à la longue à être avec des parents qui se sacrifient eux-mêmes et négligent complètement leurs vies. D’une part, cela crée inévitablement une dette qui est impossible à rembourser. D’autre part, l’enfant s’en tirera dans tous les cas bien mieux en recevant moins d’attention, qu’avec deux parents qui se disputent parce qu’ils n’ont ni temps ni énergie l’un pour l’autre.

 

La jalousie du père

La femme est généralement plus disposée à passer du temps, plus de temps et encore plus de temps avec l’enfant, et l’homme se sent alors de plus en plus réduit à être le numéro deux parmi ses favoris. Sa perte, qui en viendra souvent à ressembler à de la jalousie, est le premier signe que leur relation est négligée.

En fait, la jalousie ne doit pas être prise au pied de la lettre, et surtout pas dans ce cas. Lorsqu’il dit : « Pourquoi faut-il toujours que tu passes autant de temps avec l’enfant ? », il ne veut pas vraiment dire que le bébé reçoit trop d’attention, mais que lui (et, implicitement, elle aussi) en reçoit trop peu. Et s’il prend cela comme point de départ, c’est-à-dire le couple et non pas le fait d’être parent, la probabilité d’une issue positive au conflit sera bien plus certaine.

Un exemple plus concret pourrait illustrer cela plus clairement :

La plupart des enfants aiment s’endormir dans le lit de leurs parents ou viennent furtivement pendant la nuit ou au petit matin. C’est mignon – et la mère apprécie aussi. Mais il se peut que le père le prenne comme une atteinte à sa vie privée. Trop de bonnes choses n’est pas bon, voilà que le bébé doit aussi conquérir son lit et entrevoir la possibilité d’une vie sexuelle spontanée, pense-t-il. Mais quand il s’exprime, cela prend la tournure d’une critique comme : « Tu le gâtes trop, ce bébé ! »

C’est pour la mère une attaque directe de sa manière d’être maman. Il a besoin de parler de son couple mais, au lieu de cela, il en vient à critiquer sa fonction de parent. Comme c’est bien connu, la critique n’est généralement pas particulièrement séduisante, et, abordé sous cet angle, le problème devient généralement vite une impasse.

Si, au lieu de cela, il l’aborde en tant que partenaire responsable plutôt que père jaloux et évoque la possibilité de reconstruire leur cohabitation, il y a plus de chances pour que la femme veuille bien discuter.

Un exemple similaire au caractère opposé :

Le père est assis à lire ou en train d’écrire et la petite Louise de deux ans vient pour jouer. Ce qui se passe ensuite est bien différent de ce qui se passerait si elle venait voir sa mère en train de faire la même chose. Le père prend Louise sur ses genoux, ils parlent un peu, et elle est autorisée à fouiller dans ses papiers, mais au bout d’un moment : « Assez » dit-il, « Descends maintenant, je dois travailler ». Elle le fait.

Avec la mère, cela va plus loin. Louise ne se contente pas de fouiller dans ses papiers, elle les froisse également, dessine et jette le crayon par terre. Et quand sa mère la repose, Louise s’accroche et pleurniche. La mère est frustrée, et, dans cet exemple, s’en prend au père : « Tu pourrais t’occuper un peu plus d’elle, c’est toujours moi qui… »

C’est une critique du rôle parental masculin, qui peut facilement se transformer en une dispute inutile pour savoir qui fait quoi, sur la qualité de la coexistence et la quantité de temps passé ensemble, ou autre chose de la sorte. Une altercation entre les deux parents fera dans ce cas là des ravages. Le père aurait, ici, plutôt intérêt à s’intéresser à leur couple. Qu’il puisse voir qu’il ne s’agit pas d’une répartition inégale des tâches (qui sont similaires dans cette situation) mais du fait que la mère a plus de difficultés que lui à se défaire de l’enfant en ayant la conscience tranquille. L’enfant dépasse tout simplement de trop ses limites et elle a, avant tout, besoin d’un soutien immédiat, puis de parler ensuite de sa difficulté à prendre soin de sa propre vie alors que les besoins de l’enfant lui semblent illimités. Elle a besoin d’aide pour apprendre à s’occuper d’elle-même avec autant de bonne conscience que lorsqu’elle s’occupe de son enfant.

 

Moins de la mère – et plus du père : une question de coresponsabilité

Ce n’est pas un hasard si la plupart des exemples illustrent des mères ou si on parle trop souvent des mères. Cela tient aussi du fait que devenir père pour son enfant, de la même manière qu’une femme devient mère, n’est pas facile. Et du point de vue de la mère, cela peut s’exprimer comme le sentiment d’être mère célibataire, et cela quand bien même l’homme prendrait en charge la moitié ou plus des tâches pratiques. C’est pour cela que les mères deviennent super-mères en l’absence d’un parent coresponsable.

La parentalité démarre de manière décalée parce que la femme, déjà durant la grossesse, a intégré l’enfant dans sa vie et continue de le faire lorsqu’elle allaite. Cela signifie très souvent qu’elle développe un « système radar » qui fait qu’elle sait toujours où est l’enfant, ce dont il a besoin, s’il a la couche pleine, s’il est capable de régler seul les querelles avec sa grande sœur ou si elle doit intervenir.

Et puis, cela agace la plupart des mères, parce qu’il y a tellement de choses que les pères, eux, ne voient pas – même les choses les plus simples et évidentes !

Les pères peuvent évidemment développer le même radar. Si on leur donne de l’espace. Ou plutôt s’ils prennent la place. Car la coresponsabilité n’est pas quelque chose qu’on reçoit en cadeau, mais quelque chose à conquérir. Lorsque la mère, en passant, fait remarquer au père, qui est en train de changer la couche, qu’il doit se souvenir de ne pas l’attacher trop serrée, elle le fait, bien sûr, sans mauvaise pensée. Elle le fait pour prendre soin de l’enfant. Mais cela reste le commentaire d’une mère, et non pas celui d’une partenaire. De même, lorsque le père sort faire de la luge avec son jeune enfant, et qu’on lui fait entendre, sur le seuil de la porte, que l’enfant est très mal équipé.

Les pères doivent se réserver le droit de faire leurs propres expériences comme parent. Même s’ils risquent d’être considérés comme étant stupides, puérils et bornés – voire comme de mauvais pères – parce que leur enfant rentre à la maison trempé et frigorifié. Les pères qui s’en tiennent au rôle d’assistant maternel se voilent la face et trompent le reste de la famille. Et, c’est parce que les mères ont tendance à devenir de super mères, que c’est à l’homme de faire des efforts pour le couple et pour prendre sa place de père. Parfois, quand la mère est fatiguée, il peut être plus utile de l’inviter au cinéma ou au restaurant que de lui proposer de l’aide pour les tâches pratiques.

Mais il ne s’agit pas de donner l’impression que les mères n’ont rien à faire.

Exemple :

C’est vendredi soir, et le père n’a pas été à la maison de toute la semaine, alors il souhaite mettre lui-même l’enfant au lit. « Non », dit l’enfant, « je veux maman ! »

C’est être durement recalé que d’entendre cela quand vous avez attendu avec impatience d’être à nouveau ensemble avec votre enfant. Trop souvent, le père se retire de lui-même parce qu’il croit que c’est le plus respectueux à faire envers l’enfant, ou parce qu’il craint qu’un conflit ne vienne juste faire empirer les choses. Cependant il devrait aller au conflit, et la mère le soutenir, que cela mette l’enfant de mauvaise humeur ou en colère ou le rende triste. L’alternative peut être un cercle vicieux : le père et l’enfant en venant à ne jamais vraiment entrer en relation l’un l’autre. La tâche de la mère en tant que partenaire est donc de soutenir son mari dans la relation à l’enfant plutôt que d’éviter que l’enfant ne devienne triste.

 

Les enfants et les disputes des parents

La relation de couple n’est pas seulement quelque chose qui existe quand les enfants sont au lit. « Oui mais… », dirait peut-être quelqu’un de sceptique, « les enfants n’ont rien à gagner à regarder deux personnes se disputer, qu’ils le fassent en tant que parents, partenaires ou avec une autre casquette ? »

Ce qui importe, c’est justement le rôle qu’ils tiennent. Si la dispute consiste à se critiquer l’un l’autre comme étant de mauvais parents, c’est vrai que cela sera destructif aussi pour les enfants. Bien sûr, les parents ne peuvent pas être d’accord sur tout, en matière d’éducation des enfants, et ne sont pas obligés de l’être non plus. Que les deux parents s’accordent sur tout est d’ailleurs une très mauvaise chose. S’il doit y avoir un sens à ce que les enfants naissent avec deux parents, c’est bien justement parce qu’ils sont différents.

Être parent ne doit tout simplement jamais devenir une lutte de pouvoir où l’on se sabote l’un l’autre. Ainsi, même si on est en franc désaccord avec ce que l’autre est en train de faire ou de dire, il est important d’être loyal et de compter jusqu’à dix (en ayant à l’esprit que l’enfant ne souffrira heureusement pas de manière permanente d’un seul épisode potentiellement destructeur) plutôt que de commencer à défendre l’enfant ou à vanter ses propres mérites comme parent. Ensuite, quand chacun a retrouvé sa sérénité, alors il nous faut engager une discussion, de partenaire à partenaire, par rapport au fait qu’on n’aime pas que les choses se passent de telle ou telle façon dans notre famille. Une discussion sincère, voire même où le franc-parler est de rigueur, sera bénéfique aussi aux enfants qui écoutent, puisqu’il est question des normes et valeurs qui devraient s’appliquer dans leur famille. C’est pour eux une occasion unique d’apprendre comment résoudre un conflit et faire valoir son point de vue dans une relation étroite entre deux personnes. Pourquoi les priver d’une telle opportunité ?

 

Être un bon parent

La vision que beaucoup d’entre nous ont de la parentalité est souvent trop étroite, de sorte que nous pensons qu’il s’agit uniquement de ce que nous donnons directement à nos enfants : la nourriture, le contact, l’aide aux devoirs, etc.

Tout cela doit évidemment fonctionner, mais c’est en réalité le moins important de ce que nous leur donnons. Puisque nous les préparons à leur future vie d’adulte, de partenaire et parent, nous devons aussi leur montrer de manière concrète comment vivre ensemble à la fois avec des enfants et un partenaire adulte. Nous devons tout simplement leur montrer. Nous pouvons leur raconter comment on vivait autrefois, leur expliquer comment la Terre tourne autour du soleil et leur expliquer (peut être) à quoi ressemble un budget et comment bien le tenir. Mais, pour ce qui est du vivre ensemble, nous ne pouvons que leur montrer, car les enfants sont si intelligemment conçus qu’ils sont plus respectueux de nos exemples que de nos doctrines.

Il ne sert donc à rien de leur donner des leçons sur le caractère répréhensible des mensonges, si nous avons l’habitude de leur mentir au nez de temps à autre. Tout comme il est inutile de leur interdire de se disputer, si nous mêmes, parents, nous disputons régulièrement ou nous laissons aller à des luttes de pouvoir.

C’est dans la vie de tous les jours que nous pouvons montrer aux enfants comment faire. Nous pouvons leur montrer comment les adultes peuvent résoudre leurs différends sans qu’il y ait nécessairement toujours un gagnant et un perdant. Ou bien nous pouvons leur montrer comment museler le plus efficacement un adversaire avec ou sans débat. Donner des leçons sur les vraies valeurs de la vie n’a donc qu’une portée limitée. Par contre, nous pouvons leur donner presque sans limites à vivre de précieuses expériences où nous tentons d’agir en accord avec ces valeurs.

 

Tâches et responsabilités

Certains couples ont de fréquents conflits. Généralement, c’est l’homme qui est accusé d’en faire trop peu pour la famille, que ce soit lié aux enfants, à la vaisselle, au nettoyage, ou tout cela à la fois.

Ces conflits sont souvent basés sur le ressenti de la femme « d’être seule en charge de tout cela », même si l’homme fait objectivement un grand nombre de tâches. La raison en est souvent que les partenaires ne font pas de distinction entre tâches et responsabilités. Beaucoup d’hommes accomplissent en réalité de nombreuses tâches mais en laissent la responsabilité à leur partenaire, et comme la responsabilité exige beaucoup plus d’énergie que les tâches, cela explique souvent pourquoi elle se sent submergée. Il y a deux solutions à cela : soit l’homme s’implique et prend plus de responsabilités dans des domaines spécifiques, soit ils font un examen approfondi de la façon dont les responsabilités sont réellement partagées entre eux, puis voient si cette répartition leur convient à l’un et à l’autre. Il n’est pas nécessaire que cela soit moitié-moitié mas il importe que la répartition reste ouverte et puisse être revue.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Partner først – forælder siden
Traduction : David Dutarte

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