Le respect des enfants, voilà quelque chose qui se mérite mais qu’on n’obtient pas en abusant de son pouvoir. C’est ce que nous dit Jesper Juul, thérapeute familial danois, qui souhaite qu’on abandonne l’idée de l’instruction obligatoire pour en faire un droit pour chaque enfant d’aller à l’école.


Jesper Juul pense que le débat sur l’école tourne autour de faux sujets. Nous nous interrogeons sur l’organisation des rythmes scolaires ou sur le renforcement de l’enseignement de telle ou telle matière. Mais ce sur quoi nous devrions vraiment concentrer nos efforts, c’est d’aider les enseignants à développer des compétences relationnelles.

– La meilleure chose que nous puissions faire est d’utiliser les dix années qui viennent à choyer les enseignants. Et ce que nous devrions leur offrir, c’est de la formation continue.

Il énumère quatre thèmes pour lesquels nombre d’entre eux éprouvent des difficultés : leur capacité à mener un dialogue constructif et qui ait du sens avec chaque enfant, un dialogue constructif avec chacune de leurs classes, un dialogue constructif avec les parents – et pour finir leur autorité. C’est là que nous devons mettre nos efforts, sur les interactions – ô combien importantes – entre les élèves, les enseignants et les parents.

Mais, ajoute-t-il, il n’est pas surprenant qu’ils aient du mal avec les relations. Cela ne fait nullement partie de leur formation.

– Vous ne pouvez pas demander au cuisinier de la pizzéria du coin de venir travailler du jour au lendemain dans un restaurant trois étoiles au Guide Michelin !

Jesper Juul s’est principalement forgé une réputation en tant qu’auteur du best-seller international Regarde… ton enfant est compétent et comme l’adversaire tenace des techniques et autres méthodes éducatives pour parents. Mais il est aussi un enseignant qualifié et co-auteur, avec sa collègue Helle Jensen, de l’ouvrage De l’obéissance à la responsabilité – Compétences relationnelles en milieu éducatif (à paraître prochainement en français. Ndt.). Dans ce livre, ils nous invitent à délaisser la culture de l’obéissance qui a longtemps caractérisé les établissements scolaires pour une école dont le quotidien serait fait d’attention, de sensibilité et de respect.

L’erreur commise par de nombreux enseignants et enseignantes, dit-il, c’est de ne pas prendre la mesure de leur propre importance. Les enfants passent environ 25000 heures dans des « établissements scolaires obligatoires. » On ne peut donc tout simplement pas prétendre que c’est aux parents seuls que revient la tâche d’élever les enfants et que l’école ne s’en tienne qu’aux seuls apprentissages scolaires.

– Les décideurs nationaux et locaux ont autant de responsabilités que les parents. Et l’École doit vraiment prendre cela au sérieux. Les responsables politiques disent alors : « Mais les élèves doivent bien apprendre quelque chose aussi, non ? » Et je ne dis nulle part qu’ils ne devraient pas le faire.

Mais la manière avec laquelle les éducateurs, éducatrices, enseignants et enseignantes gèrent les relations est ce qui doit être la base de tout le reste. Et c’est pourquoi les compétences relationnelles sont les compétences premières – et les plus importantes – pour chacune et chacun de ces pédagogues, explique Jesper Juul.

Pour cet entretien, Jesper Juul était à Stockholm, en Suède, dans le cadre d’un séminaire intensif organisé par la branche suédoise de l’organisme qu’il a créé : Familylab International. La veille, il avait vu trois médecins répondre aux questions des téléspectateurs et téléspectatrices d’un programme suédois. Le mot « relation » a sûrement été prononcé au moins 50 fois par les médecins interrogés dans ce programme, dit-il.

Aujourd’hui, nous savons à quel point les relations sont importantes. Même les spécialistes en neurologie disent que les relations conditionnent l’apprentissage. Mais les responsables politiques ne veulent pas voir ce côté-là de l’école, explique Jesper Juul.

Il parle d’un fiasco gigantesque. De défections massives à l’école. Des innombrables adultes consommant des psychotropes et abusant de drogues licites et illicites. Des enfants qui sont stressés et sur lesquels les diagnostics tombent à tout va. Des enseignants qui sont exposés à une violence énorme et finissent épuisés de leur travail.

– Les responsables politiques doivent comprendre que l’école fait partie intégrante de la société. Le coût de notre échec est extrêmement élevé. Mais au lieu de cela, la plupart affirment que nous avons besoin de soutenir la concurrence et de former les meilleurs individus. C’est tellement déplacé !

Il nous parle d’un projet, Learning for well-being (en français, L’apprentissage pour le Bien-être, Ndt.), lancé à Bruxelles par des professionnels de grandes entreprises telles que Volkswagen, Bertelsmann et Bosch. Ils lui disent qu’ils n’ont pas d’emploi pour les élèves que forme notre système scolaire. Ce dont ils ont besoin ce sont des personnes qui sachent travailler en groupe, qui sachent collaborer et qui puissent sortir des habituels sentiers battus.

– Les élèves doivent être désobéissants, créatifs et capable de se prendre en main. Nous savons que c’est vraiment important ! Je ne dis pas qu’on ne doit pas apprendre aux enfants à lire et à écrire. Mais l’école doit regarder les compétences psychosociales des enfants comme quelque chose d’important !

Aujourd’hui, nous avons en partie laissé la culture de l’obéissance derrière nous. Jesper Juul et Helle Jensen décrivent dans leur livre comment les jeunes de notre époque abordent le monde d’une manière évidente – « ils vaquent à travers le monde avec le sentiment d’avoir le droit d’être là. » Mais le monde des adultes éprouve encore de grandes difficultés à aller à la rencontre de ces enfants qui posent des questions, argumentent et s’attendent à être pris au sérieux. Au lieu de cela, les adultes sont sur la défensive et tentent par tous les moyens possibles de changer le comportement des enfants. Ils imposent des campagnes de sensibilisation, des restrictions, des règles, des interdictions et des sanctions. Et les enfants en sont réduits à être l’objet de l’exercice du pouvoir des adultes.

En Suède, le Ministre de l’Éducation parle de remettre de l’ordre et au Danemark, le Premier Ministre veut donner le droit aux enseignants de renvoyer les élèves perturbateurs à la maison. (On pourrait rajouter par exemple qu’en France, les Ministres de l’Éducation se suivent et tentent chacun à leur manière de réintroduire une certaine morale laïque. Ndt.) Jesper Juul grogne.

– C’est toujours la même vielle rengaine. La société ne peut pas faire marche arrière. C’est peut être un rêve de certains hommes politiques. Mais pour les enfants et les enseignants, c’est un cauchemar !

Et nous pouvons arrêter immédiatement de regarder le miracle de l’éducation finlandaise avec des yeux ébahis : l’éducation finlandaise est démodée et le système scolaire autoritaire, dit-il.

– Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne et la Finlande sont les pays en Europe où des jeunes sont revenus dans leurs anciennes écoles pour y abattre des gens, explique Jesper Juul.

Il espère que les enseignants prendront bientôt la parole : « Trop, c’est trop ! » Quant à leur offrir la possibilité de développer des compétences relationnelles, cela devrait être une décision facile à prendre !

Jesper Juul et Helle Jensen font valoir que la désobéissance des enfants n’est en rien une attaque du pouvoir des adultes. Ce n’est pas non plus l’expression d’une irresponsabilité sociale. Mais plutôt un moyen pour l’enfant de développer son intégrité et son sens de la responsabilité personnelle.

Quand Jesper Juul allait à l’école, il se retrouvait souvent en conflit avec les enseignants.

– J’insistais pour être pris au sérieux. Il y avait beaucoup de conflits et j’étais souvent battu. Mais on le savait. On pouvait même choisir entre être giflé ou forcé à rester en colle une heure après l’école. Je choisissais toujours la gifle.

Il a toujours appris facilement – sauf en mathématiques – mais l’école ne l’intéressait pas trop. Pourtant, il a fini par faire le choix de se former pour enseigner. Il a travaillé pendant un certain temps comme enseignant-éducateur dans un centre pour jeunes en difficulté, mais il n’a jamais remis les pieds à l’école après l’année de stage pratique inclue dans la formation.

– J’aime beaucoup enseigner. Mais je n’ai jamais aimé le climat scolaire. C’était trop sombre et trop collectiviste pour moi.

Aujourd’hui, en plus de son travail d’écrivain et thérapeute familial, Jesper Juul prodigue ses conseils en tant que superviseur auprès d’enseignants. Bien qu’il soit critique envers la culture du système scolaire, il voit qu’il y a beaucoup de bons enseignants mais qui bien souvent luttent contre le vent.

– Il y a des enseignants qui ont une aptitude naturelle pour les relations, qui savent construire une relation avec la grande majorité des élèves. Ils savent être vraiment intéressés et n’accueillent pas les élèves le premier jour de l’école avec un ensemble de règles.

Mais quelle est la méthode Juul ? « Si vous en trouvez une, faites-le-moi savoir et je viendrais vous tuer ! » est la réponse brutale qu’il donne habituellement à cette question.

– L’Institut de santé publique suédois voulait me donner de l’argent pour faire une méthode. J’ai dit : « Non, je ne peux pas ! « Mais alors, vous n’aurez pas d’argent, ont-ils dit. « Non, mais je m’en sortirais quand même, » fut ma réponse.

Il en parle comme d’une maladie – que tout doit être fondée sur des preuves.

– Pour autant que je sache, l’avenir n’est pas fondé sur des preuves !

Il n’y a donc pas de manuel simple à appliquer. Dans leur livre, Jesper Juul et Helle Jensen définissent cependant la notion de compétence relationnelle professionnelle. Il s’agit de la capacité du pédagogue à voir chaque enfant selon ses propres termes et à adapter son propre comportement par rapport à cela – sans pour autant abandonner son leadership. Il s’agit également d’être authentique dans le contact avec l’enfant et d’être disposé et prêt à assumer la responsabilité de la qualité de la relation.

Lorsque cela réussit, cela crée une interaction entre l’enfant et l’adulte, où l’enseignant peut développer ses compétences relationnelles tandis que l’élève développe ses habiletés sociales.

Il donne un exemple précis. Un enseignant qui a des difficultés dans la relation à un enfant en particulier peut l’inviter au dialogue et dire :

– Je trouve que j’ai du mal à entrer en relation avec toi. Vraiment, ça me rend mal à l’aise. Est-ce qu’on peut parler de ce qui ne fonctionne pas ?

On peut faire comme ça même avec de jeunes enfants – dès six ans, ça n’est pas un problème, dit Jesper Juul, car ils ont en eux la solution. Mais un enfant ayant depuis plusieurs années perdu confiance envers les adultes répondra de façon désabusée : « Je ne sais pas. »

– Alors l’adulte peut dire : OK, je reviendrai vers toi la semaine prochaine. Et une semaine après, lorsque l’enseignant demandera la même chose, alors l’élève dira : « C’est parce que vous m’engueulez ! »

Mais la plupart des enseignants contestent cela, affirme Jesper Juul, et disent que ce n’est pas vrai. Mais, dans cette situation, l’enseignant peut dire : « Selon moi, je ne t’engueule pas. Mais si c’est comme ça que tu le vois, alors je dois y réfléchir. »

– Cela prend deux trois minutes, mais après cela, c’est cet élève là qui sera à la tête de ton fan club ! C’est simple et complexe à la fois.

Jesper Juul rêve de voir les enseignants, les élèves et les parents, travailler ensemble à définir les contours de leurs écoles du futur. Aujourd’hui, il n’y a pas un pays en Europe qui ait une vision pour son école, dit-il – on gère seulement des problèmes différents.

La meilleure chose pour tout le monde serait d’abandonner l’idée de l’instruction obligatoire et de donner à la place à chaque enfant le droit d’aller à l’école. En une seule phrase nous serions en mesure de changer la relation entre l’enseignant et l’élève, dit-il.

– Mais alors, les gens pensent que les enfants refuseront d’aller à l’école. C’est la même chose quand, dans certaines écoles, on affirme que les devoirs devraient être facultatifs pour les élèves. Personne ne les fera, disent-ils. Mais si les enfants ont le choix, ils font leurs devoirs. Et ils iront à l’école avec plaisir !

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Avec l’accord de son auteure, Gertrud Svensén, nous publions une traduction de cet entretien réalisé à l’automne 2012 pour le compte de Pedagogiska magasinet, publication suédoise destinée au professionnels de l’éducation.

Titre original suédois : Jesper Juul om respekt, relationer och vikten av olydnad
Traduction et adaptation française : David Dutarte

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