Une discussion entre Jesper Juul et la journaliste norvégienne Astrid Beate Madsen.

« Quelle que soit la personne qui prétende que la méthode du « time-out » est une bonne méthode, je dis que c’est absurde. La question essentielle que nous devons nous poser c’est : quels effets a cette méthode sur l’estime de soi des enfants et sur la relation parents-enfants ? » Jesper Juul

« Nous devons trouver une manière de vivre avec nos enfants qui prenne en considération ce que nous savons d’eux et de leur développement. » Jesper Juul


De nos jours, les adultes sont à la recherche de nouvelles formes de leadership(1). C’est pourquoi il est aisé de comprendre que la méthode du « time-out »(2) soit autant la bienvenue, dit Jesper Juul, qui pense cependant que cette méthode n’apporte rien de nouveau en soi.

Dans l‘émission de télé-réalité Super Nanny, le « time-out » ou l‘isolement comme punition est utilisée avec les enfants lorsque ceux-ci sont en conflit avec leurs parents. Cette méthode a provoqué un débat et le Défenseur des enfants norvégien, Raidar Hjermann, fait partie de ceux qui se prononcent de manière critique. Il pense que cette méthode relève plus du dressage que de l’éducation :

– Il est extrêmement problématique d’écarter les enfants d’une situation, de les isoler et de les laisser seuls dans une pièce. Cela ne résout pas le conflit et les enfants n’apprennent rien de cela.

De nombreux parents inquiets l’ont contacté concernant les pratiques pédagogiques de plusieurs écoles maternelles. Ils rapportèrent les faits d‘un enfant de 4 ans, qui lors de sa fête d’anniversaire se fit renvoyer, d’un enfant qui fut placé seul dans les vestiaires et d‘un autre enfant de 4 ans, qui ne reçut pas de gâteau lors de sa fête d’anniversaire parce qu’il n‘avait pas mangé tout son petit déjeuner deux heures auparavant. Ils rapportent aussi le cas d‘enfants difficiles qui étaient inscrits sur la liste « ne-recevra-pas-de-glace-la-prochaine-fois ». Sur cette liste, rédigée par le personnel enseignant, étaient inscrits les enfants « mal élevés » qui ne recevraient pas de glace la fois suivante alors que les autres enfants en auraient une.

Des parents favorables

Beaucoup de professionnels se sont exprimés au sujet du « time-out ». Certains sont très critiques, d’autres moins et d’autres encore sont de l’avis qu’il est possible de justifier l‘utilisation de cette méthode sur le plan professionnel et d’en assumer la responsabilité (!).

Lors d’une enquête sur Internet réalisée par le journal norvégien Aftenposten, il fut mis en évidence qu‘environ la moitié des parents interrogés se montraient favorables à cette méthode, rapporte le thérapeute familial et écrivain Jesper Juul. Lui-même soutient les propos du Défenseur des enfants norvégien :

– Les enfants devraient, avant tout, pouvoir développer une estime de soi saine. Lors de ce débat, un de mes bons amis, le psychologue Magne Raundalen a exprimé qu’il dénonçait le recours à cette méthode par des professionnels dans les écoles. En même temps, il donne le plein pouvoir aux parents d’en faire usage à la maison.

Je ne suis pas du tout d’accord avec cela. Nous devons tenir compte du fait que les enfants font confiance à 200 % à leurs propres parents et qu’ils ne doutent pas du fait qu’ils soient eux-mêmes responsables de la punition que leurs parents leur infligent.

Il est plus aisé pour les enfants de réagir face aux comportements des adultes qu’ils rencontrent à l’école maternelle ou à l’école primaire. Lorsqu’il arrive quelque chose que les enfants ressentent comme injuste, ils peuvent toujours aller voir leurs parents à la maison et leur dire : « Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose qui était vraiment injuste ! »

Lorsque cela arrive à la maison, les enfants le gardent pour eux. Lorsque ce sont les parents qui punissent les enfants, cela pénètre donc bien plus profondément dans leur âme.

« Même un enfant de 4 ans sait très bien que ses parents l’aime ! », justififait Magne Raundalen. Mais c’est un argument qui ne tient pas.

L‘important, souligne Jesper Juul, c’est la façon dont les enfants grandissent et ce qu‘ils pensent d’eux-mêmes.

Destruction de l’estime de soi

Pourtant les expériences de Super Nanny montrent tout de même que la méthode du « time-out » est bénéfique ?

– Bien sûr ! Toutes les méthodes provoquent, dans 50 % des cas, un effet – en tout cas à court terme. Mais cette méthode ne contient rien de nouveau !

Jesper Juul fait un parallèle avec les expériences effectuées par le chercheur russe, Ivan Pavlov, au début du siècle dernier, avec des chiens. Si les chiens faisaient ce qu’il fallait, ils obtenaient une récompense sous forme de nourriture et s’ils effectuaient quelque chose de travers, ils recevaient un choc électrique. Ainsi ils ont évidemment appris à accomplir ce que leur propriétaire voulait – et ce par des moyens comme la peur, la douleur et la récompense. La méthode du « time-out » est basée sur les mêmes idées et a été modernisée selon l’idée que la violence physique est, à présent, remplacée par l’exclusion de la communauté.

– L’idée fondamentale est la même : les enfants doivent être tels que les adultes le veulent. Il ne s’agit pas seulement d’inculquer aux enfants un comportement général correct mais aussi de satisfaire toutes les exigences et espérances que les parents placent en leurs enfants.

La raison pour laquelle cette méthode produit un effet dans environ la moitié des cas repose sur le fait qu’il est toujours « efficace » de porter atteinte à l’intégrité personnelle des enfants, lorsque le but est de les rendre obéissants. L’efficacité est la même lorsqu’il s‘agit de porter atteinte à l’intégrité des adultes. Plus les offenses sont intensives, brutales et conséquentes, plus notre volonté est rapidement satisfaite !

Mais ce qui se passe lorsque que nous offensons une autre personne, c’est que nous détruisons l’estime qu’elle a d’elle-même. Lorsque l’estime de soi est diminuée, la personne offensée se retrouve de plus en plus souvent dans des situations où elle est persuadée que c’est de « sa faute ». Nous voyons cela souvent dans les familles où les parents utilisent la violence envers leurs enfants et dans les couples où les hommes se comportent de manière violente à l’égard de leurs femmes. Les victimes endossent toujours la responsabilité des actes. Ainsi leur vitalité et leur qualité de vie se réduisent, souvent pour le restant de leurs jours.

Comme je le vois, la méthode du « time-out » ravive chez les adultes une double morale connue depuis longtemps : lorsque mon éducation / ma pédagogie réussit, il s‘agit de ma réussite. Si elle échoue, c’est la faute de l’enfant.

Nous ne devons jamais oublier que les enfants ne peuvent pas faire la différence s’ils sont punis ou réprimandés pour ce qu’ils ont fait ou pour ce qu’ils sont. Avant 18 ans, les enfants ne sont pas conscients de cette différence et beaucoup d’adultes qui, enfants, ont été blessés continuent de réagir comme si c’était de leur faute, explique Jesper Juul.

– Cela ne sert à rien non plus, de masquer cela par un langage politiquement correct, de manière à ce que l’on ne parle plus de punitions mais de conséquences !

Le leadership des adultes

J’esper Juul explique qu’il est tout à fait compréhensible de voir de nombreux parents et les écoles de certains pays saluer le raisonnement proposé par la méthode du « time-out ».

– Nous somme aujourd’hui en quête de nouvelles formes de leadership qui puisse nous permettre de nous exprimer sans pour autant porter atteinte à l’intégrité de l’autre. Non seulement une forme de relation où l’intégrité de l’enfant n’est pas blessée mais aussi où celle de l’adulte est respectée. Les mêmes questionnements se posent aussi dans le monde du travail en ce qui concerne la gestion des ressources humaines !

– Historiquement, nous avons fait un grand pas vers l’avant en ce qui concerne la compréhension du développement individuel et social des enfants. En même temps, nous en savons beaucoup plus sur leur développement cognitif. C’est pourquoi, il est trop primitif de se limiter à la question « Qu’est qui marche ? ». Nous devons avant toute chose nous poser la question suivante : « Pourquoi et comment fonctionne telle ou telle méthode ? »

Nous abordons l‘éducation autoritaire, qui, il y a une génération, était courante et dont la méthode « time-out », par exemple, ne semble être qu’un prolongement.

– Beaucoup d’entre nous pourraient en relater des aspects divers, si nous y réfléchissions. Nous pouvons être en désaccord sur la conception de l’homme sur laquelle cette éducation était basée mais si on la considère d’un point de vue purement sanitaire (santé mentale), elle était très loin de produire un résultat satisfaisant !

La relation adulte-enfant est essentielle

Jesper Juul est de l’avis que l’utilisation de la méthode « time-out » représente un pas en arrière. Elle appartient à un groupe de méthodes et de stratégies très anciennes qui viennent d‘une époque autoritaire. A présent, elle revient sous une forme qui n’est apparemment pas aussi violente. Par exemple, dans les émissions de télévision comme Super Nanny, une différence  est faîteselon l’âge. Un enfant de 3 ans est isolé pendant 3 minutes, un enfant de 4 ans pendant 4 minutes, etc. Et la porte de la chambre, dans la quelle l’enfant est isolé doit rester ouverte.

– Il s’agit pourtant toujours d’un abus de pouvoir mais sous une forme plus humaine et acceptable. Je comprends tout à fait les parents et les pédagogues qui se sentent impuissants et qui ne savent pas ce qu’ils doivent apporter aux enfants dans certaines situations. En même temps, nous ne devons jamais oublier que la responsabilité de la qualité de la relation entre les enfants et les adultes incombe seulement aux adultes.

Lorsque nous contraignons des enfants à l’isolement, il s’agit d’un message clair qui dit : « C’est de ta faute. Si tu avais été sage et que tu t’étais comporté correctement, cela n’aurait pas été nécessaire. »

Les adultes s’abstiennent de prendre leurs responsabilités et les enfants restent avec leur culpabilité à l’écart.

Il nous faut aujourd’hui trouver de nouvelles voies pour vivre ensemble avec les enfants, inventer des manières d’être avec eux qui tiennent compte de ce que nous savons du développement de l’enfant et du fait que c’est justement la manière dont nous interagissons avec eux qui est importante, dit Jesper Juul.

– Nous savons combien la relation adulte – enfant est importante pour le développement de l’enfant et nous devons prendre cela en considération. Avant que nous nous confrontions à diverses méthodes, nous devrions toujours nous poser la question suivante : « Comment puis-je reprendre le leadership sans blesser l’intégrité personnelle de l’enfant ? »

Conseil pour les parents et écoles maternelles

Que proposez-vous aux parents et aux écoles maternelles lorsqu’une situation ou un conflit empire ?

En ce qui concerne la famille, les adultes et les enfants peuvent prendre un « time-out » ensemble. Ils peuvent aller dans une autre pièce et être complètement silencieux. Ensuite, on peut voir qui trouve une solution constructive pour régler le conflit. Il est préférable que l’adulte adopte un comportement honnête et avenant et dise : « C’est mieux si nous faisons une pause maintenant parce que je ne sais pas ce que nous devons faire. »

L’expérience montre que, très souvent, les enfants font des proposition, quelques minutes après. Si ce n’est pas le cas, l’adulte peut répéter : « Lorsque que c’est comme cela entre nous, je ne sais pas quoi faire. Tu as une idée ? » Cela ne signifie pas que l’enfant soit d’abord rendu responsable mais qu’il soit inclus à la solution.

L’isolement ou l’exclusion de la communauté dans les écoles maternelle sont tout autant néfastes. Si un pédagogue ou un assistant se retrouve sans cesse confronté à des situations difficiles avec un enfant, c’est lui l’adulte qui a besoin d’être surveillé. S’il apparaît que cette même personne fait souvent l’usage du « time-out », éventuellement avec le même enfant, alors c’est lui ou elle qui a besoin d’aide pour trouver une autre voie afin de maîtriser la situation, explique le thérapeute.

– Lorsque l’école maternelle est de l’avis que cette méthode est nécessaire pour tenir compte des besoins du personnel, alors on devrait s’approprier d’autres solutions.

Lorsque qu’un enfant agit à l’encontre des règles de l’école ou lorsqu’il est en conflit avec d’autres enfants ou adultes, il a besoin de sollicitude. Un adulte peut volontiers le prendre par la main et faire une promenade avec lui, jusqu’à ce qu’il ou elle se soit calmé(e).

– L’adulte ne doit pas menacer l’enfant ou lui reprocher quelque chose mais doit s’intéresser à lui : « Que voulait l’enfant ? » Par exemple, on peut demander : « Je n’aime pas ce que tu as fait à l’intérieur, mais j’aimerais bien savoir ce que tu voulais en fait ? »

Les enfants qui deviennent violents sont souvent ceux qui n’ont pas appris à dire ce qu’ils veulent. Ils n’ont tout pareillement appris ni à négocier et ni à réagir, pour recevoir de l’attention. Si des enfants sont sans cesse en conflits et pris dans des situations difficiles alors cela signifie qu’ils ont besoin de plus d’attention et de sollicitude. Ils ont besoin d’aide pour développer de nouvelles compétences, et non pas d’être punis parce que ces compétences leur manquaient.

– Je comprends tout à fait qu’il y ait un certain nombre de règles dans une communauté, par exemple dans une école maternelle. Cela est nécessaire pour favoriser les processus sociaux. Mais il y a une limite très nette entre les règles qui les favorisent et celles qui les empêchent. Il y a des études sérieuses qui prouvent que les écoles maternelles avec le plus de règles sont les institutions où les enfants et les adultes se plaisent le moins. Le pire, c’est lorsque les adultes prennent le droit d’enfreindre les règles pour s’éviter à eux-mêmes des problèmes. De bonnes règles contribuent à une bonne atmosphère pour tous mais elles ne sont pas du tout adaptées pour résoudre les conflits relationnels.

Les écoles maternelles doivent-elles mettre en garde les parents d’utiliser la méthode du « time-out »?

– Je trouve que ni les écoles maternelles, ni moi-même n’avons à dicter aux parents comment ils doivent éduquer leurs enfants. Si, à l’école maternelle, les parents demandent, je conseille d’avoir une position claire qui les inspirerait à trouver d‘autres solutions. De mon point de vue, il ne s’agit pas de ce que l’enfant doit apprendre ou quelles limites une famille ou une institution instaure. Il s’agit seulement de comprendre comment on peut le justifier d’un point de vue éthique.

Plutôt de la reconnaissance que des compliments

Étant donné que la punition corporelle est devenue inacceptable, un autre phénomène de contrôle du comportement est en train de devenir populaire – en l’occurrence les compliments. Cela concerne les parents comme les écoles. Selon une attitude répandue, on ne doit plus critiquer les enfants mais les complimenter tout le temps, lorsqu’ils font quelque chose de « correct ».

Comment répondez-vous à cela ?

– Les enfants n’ont pas besoin de recevoir de compliments. Les enfants ont, entre autres, le besoin d’être vu et reconnu. Ils veulent vivre l’importance qu’ils ont aux yeux de leurs parents. Ils veulent vivre le fait de les rendre heureux. Si les adultes choisissent d’exprimer leur joie par des compliments, je pense personnellement que cela devient rapidement un peu trop facile et que cela peut devenir un cliché. L’attitude des adultes se caractérise en effet par l’intonation, le langage du corps et les mimiques. Le compliment en soi n’est pas néfaste. Mais si au contraire, il est utilisé comme un outil de contrôle du comportement, ce n’est pas une bonne idée. Ainsi le compliment se transforme en un exercice caché de pouvoir ou en une stratégie consciente. Un compliment devrait être chaleureux et spontané !

Le langage corporel du thérapeute familial montre à quel point il le pense sérieusement.

– Lorsque des conflits entre individus sont dans une impasse et qu’ils ne se laissent pas résoudre ou négocier dans l’immédiat, c’est toujours une bonne idée que de prendre une pause (un vrai « time-out »), que le conflit soit entre un adulte et un enfant ou entre adultes. Il est souvent productif de trouver du temps pour réfléchir et de voir les choses autrement. Naturellement, c’est une bonne idée que les enfants apprennent aussi cela au fur et à mesure qu’ils grandissent mais cela doit se passer ensemble avec les adultes. Des adultes qui trouvent le courage personnel nécessaire pour admettre qu’ils n’ont pas toujours de bons conseils et qui reconnaissent la valeur d’une pause avec gentillesse : « Je crois que nous avons tous les deux besoin encore d’une pause maintenant parce que ce que nous sommes en train de dire et faire est tout simplement trop bête. »

Il existe d‘autres voies, qui peuvent tout aussi bien être productives. Si nous voulons tester la valeur éthique et morale de celles-ci, nous devons seulement nous imaginer un rapport de pouvoir inversé, où ce serait les enfants qui auraient le pouvoir d’envoyer les parents dans leur chambre lorsqu’ils ne sont pas satisfaits de la manière dont ceux-ci les éduquent, conclut-il.

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© Astrid Beate Madsen et Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Time-out, ud med det !
Traduction : Deborah Sulovsky
Adaptation : David Dutarte


1 : leadership : Jesper Juul utilise ce concept (provenant du monde du travail) pour désigner le rôle des parents et discerner leurs responsabilités. Il est question d’une certaine manière d’assumer la responsabilité parentale et l’ascendant sur les enfants. Ndt.

2 : time-out = mise à l’écart temporaire ou mise au coin. Ce terme a son origine dans le monde sportif où il signifie temps-mort (moment de réflexion pris en équipe). Il est aujourd’hui utilisé comme méthode dans l’éducation des enfants. L’enfant est laissé seul dans sa chambre, sur une chaise ou un banc. Cette technique qui n’est rien d’autre que la « bonne vieille » mise au coin a été remise au goût du jour dans les émissions de télé-réalité Super-Nanny. Ndt.

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