Former des enfants compétents implique de les prendre au sérieux et de prendre soin de toute la famille, explique Jesper Juul.

Nous réalisons aujourd’hui que les enfants sont plus compétents que ce que nous croyions autrefois. Cette évolution est due à plusieurs sources dans les années 1990.

Les termes « Ton enfant compétent », que j’ai utilisés comme titre de mon livre paru en 1996, sont devenus une sorte de symbole pour ce nouveau paradigme qui n’est toujours pas complètement compris aujourd’hui. Il coïncidait avec un désir commun de démocratiser la relation entre les adultes et les enfants en général, par exemple dans les écoles et les jardins d’enfants, et il est souvent encore confondu avec ce mouvement, qui est avant tout politique et idéologique.

Pour les parents, la découverte que les enfants sont de « vraies personnes » dès leur plus jeune âge a été très importante, bien qu’elle ait également comporté un défi gigantesque, celui de devoir réinventer le rôle de parents « de l’intérieur vers l’extérieur », comme le décrivent Daniel Siegel et Mary Hartzell dans leur livre Parenting From The Inside Out. Aujourd’hui, seize ans plus tard, la plupart de mes conclusions et hypothèses ont été confirmées par les neurosciences et par la psychologie du développement lancée par Daniel Stern avec d’autres scientifiques.

L’ironie veut que le grand défi se pose au niveau de la fonction automatique – c’est-à-dire non enseignée – de notre cerveau. Le cerveau a tendance à penser en termes d’oppositions, comme chaud/froid, mouillé/sec ou apprécier/critiquer. C’est sans doute la raison principale pour laquelle le débat en cours concernant l’éducation des enfants, ainsi que la pédagogie, tend à rester coincé dans le cadre de l’opposition traditionnelle : autoritaire versus « libre » ou laissez faire. Ceci est vraiment dommage, car nous avons en réalité besoin de penser et d’agir différemment de notre tradition et non pas juste en opposition à celle-ci ou animés par un désir bienveillant, voire romantique, de moderniser et d’humaniser ce que nous faisions par le passé.

Des milliers de parents ont réussi à développer un comportement nouveau, considérablement plus constructif – une pratique quotidienne qui est non seulement plus douce pour les enfants et meilleure pour les parents, mais qui, avant tout, construit une relation de type entièrement nouveau entre les deux. Cette relation permet de développer un degré plus élevé de santé mentale et psychosociale à travers la reconnaissance, l’estime de soi et une responsabilité existentielle accrue.

Il est bien plus aisé de décrire les principes de vie avec des enfants compétents que de les traduire concrètement au quotidien dans notre comportement. Néanmoins, voici quels sont ces principes :

– Soyez aussi sincères et authentiques que possible dans votre présence et vos commentaires à votre enfant : cela signifie, le plus fidèle possible à vos limites, valeurs et émotions personnelles. N’utilisez pas la naissance de votre premier enfant pour « présenter un nouveau spectacle » ou comme prétexte pour jouer à un jeu de rôle. Votre enfant a besoin d’autant de contacts et d’échanges possibles avec le « vrai » vous, afin de se sentir en confiance et en sécurité. Apprendre à mieux vous connaître enrichira autant votre vie que vos relations avec autrui.

– Soyez ouverts et intéressés, curieux de connaître votre enfant – non seulement pendant les premiers mois, mais tout au long de la vie. Pratiquez et entraînez votre capacité à voir et à expérimenter votre vie commune du point de vue de l’enfant, ainsi qu’à être conscients de vos propres pensées et réactions.

– Souvenez-vous qu’éduquer votre enfant est un processus d’apprentissage mutuel. Vous faites ce que vous pensez être juste et tirez des enseignements des réactions verbales et non verbales de votre enfant. Lorsque vous doutez, consultez votre enfant et/ou d’autres parents.

– Respectez les limites personnelles de votre enfant et souvenez-vous que les enfants ne sont pas conscients de leurs besoins. Ils ne connaissent que leurs désirs et leurs souhaits et dépendent de vous pour faire la différence.

– De la naissance jusqu’à environ l’âge de 4 ans, votre enfant n’a pas besoin d’une éducation proactive mais simplement d’un accompagnement empathique. Pendant ce temps, l’enfant absorbera votre personnalité, vos valeurs et vos désirs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour vous plaire, en évitant le plus possible de sacrifier une trop grande part de son intégrité. Reconnaissez et appréciez ces efforts aussi souvent que vous le pouvez. De 4 à 12 ans, votre enfant aura besoin d’une éducation plus proactive et de la direction d’un adulte, et dès la puberté vous serez davantage sollicité en tant que « sparring-partner » – une relation empathique qui offre un maximum de résistance tout en provoquant un minimum de dégâts.

– Pendant tout le temps que vous passez avec vos enfants, petits, jeunes et adultes, soyez conscients et essayez de maintenir un équilibre sain entre ce que vous faites et dites pour entretenir ou dorer votre image, à vos propres aux yeux ou aux siens, et ce qui sert réellement les meilleurs intérêts de vos enfants. Le rapport devrait être de 60/40 en faveur des enfants.

– En tant que parent, vous en apprendrez beaucoup sur vous-même à travers l’interaction avec votre enfant. Sa personnalité, son tempérament et son être enrichiront votre propre vie et votre être. Pensez à dire à votre enfant quand et comment il enrichit votre vie.

– Prenez la responsabilité de vos erreurs lorsque vous en prenez conscience et pardonnez à vous-même. Ceci peut s’avérer difficile pour plusieurs raisons. La plus importante est que nous avons tous appris à aimer nos enfants à travers les façons dont nos parents nous ont aimés et élevés. Même si c’était inconfortable, nous leur sommes demeurés loyaux une partie de notre vie. La seconde raison est l’absence totale, dans notre culture, d’une tradition au sein de laquelle on prend tout simplement les enfants au sérieux, et lorsque nous le faisons, nous nous sentons souvent irresponsables. La troisième raison est que nous avons souvent les mêmes objectifs que nos propres parents, bien que nous voulions les atteindre différemment. Si nous ne changeons pas les objectifs de « gentil, poli et obéissant » pour « en bonne santé », nous serons déçus. De par notre tradition, il nous est difficile, voire impossible, de croire que des enfants en bonne santé peuvent aussi être polis et coopératifs, bien que ceci soit tout à fait possible.

Afin de servir les besoins fondamentaux de nos enfants, il est crucial que nous prenions soin de nos partenaires et de nos vies personnelles. C’est ce que veulent la plupart des enfants et aussi ce dont ils ont le plus besoin. Ce qu’ils deviennent à 20 ans est davantage la conséquence de notre vie de famille dans l’ensemble que de ce que nous appelons leur “éducation”. Élever nos enfants de la bonne manière signifie veiller attentivement à l’ensemble de la famille et non pas faire des enfants le centre permanent de notre attention.

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Cet article a été publié pour la première fois dans la revue Enfants d’Europe, n°21, Déc.2011, p.26-27, diffusée en France par l’association Le Furet qui nous a donné l’aimable autorisation de le publier à notre tour ici.

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