Entretien avec Jesper Juul (1ère partie)

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les connaissances actuelles sur l’enfant et ses compétences sociales innées ;
  • l’usage de techniques, méthodes, recettes éducatives et leurs conséquences ;
  • les fondements d’une approche empathique et empreinte d’équidignité ;
  • et enfin sur les limites des valeurs démocratique au sein de la famille.
Jesper Juul

Entretien (Partie 1)

L’enfant est une personne compétente

L’une de vos idées maîtresses est que l’enfant est une personne compétente. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Le fait que l’enfant soit une personne compétente est une découverte très importante, faite dans les années 1980, par le pédopsychiatre américain Daniel N. Stern et ses collaborateurs, alors qu’ils étudièrent les relations précoces entre une mère et son enfant. Ses découvertes correspondaient à ma propre expérience de thérapeute familial et j’ai choisi le titre Regarde… ton enfant est compétent parce que je voulais souligner le fait que les enfants ne sont pas « à moitié compétent » comme la psychologie du développement du jeune enfant nous l’avait appris jusqu’ici.

Nous avons constaté entre autres que les réactions et le comportement de l’enfant ont toujours un sens – c’est à dire qu’ils doivent être considérées comme un retour d’information valable pour les adultes ; que les enfants naissent avec la capacité d’empathie et celle d’assumer leurs propres responsabilités. Ce sont des compétences d’autant plus intéressantes chez un enfant qu’elles sont à l’extrême opposé de ce que j’avais retenu de ma propre éducation et appris en devenant père il y a 40 ans. Cela signifie qu’il y a de bonnes raisons de considérer qu’élever un enfant et l’éduquer soit un processus réciproque où les parents peuvent et doivent apprendre avec leur enfant. Quand l’enfant se familiarise avec le monde, se découvre et découvre sa famille, les parents apprennent eux à connaître leur enfant et à mieux se connaître eux-mêmes en tant qu’êtres humains. Cela veut aussi dire qu’élever des enfants n’est plus un processus à sens unique où l’adulte transmet à l’enfant quelque chose mais un processus réciproque de croissance et de développement personnel.

Pas de recette ni de méthode 

Finalement, les enfants sont compétents, les parents sont compétents – pourquoi ce besoin criant de tant de « conseils professionnels », de livre sur la parentalité, de manuels de parents, etc. Lorsqu’on lit vos ouvrages, une des choses qui ressort immédiatement est que vous ne tombez pas dans le piège des « méthodes » – à donner des « recettes » applicables à tous. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’il y a deux explications à cela. La première est que ce nouvel élément crée en soi une vision complètement nouvelle de l’enfant et de son développement social et personnel, pour laquelle nous n’avons pas encore développé de comportement adulte type correspondant. La seconde explication est que le monde et nos sociétés ont changé considérablement en l’espace d’une génération de telle sorte que les jeunes parents sont réellement confrontés au défi de réinventer non seulement leur vie de couple mais aussi la façon d’élever leur enfant tout en respectant l’intégrité personnelle de celui-ci. Le fait que les enfants soient compétents ne signifie pourtant pas qu’ils sachent ou soient capables de tout faire. Ils ont toujours besoin d’être guidés par un adulte mais d’une manière très différente et qui respecte leur existence en tant qu’individu et leur intégrité personnelle, plutôt que de les contraindre par force ou sous la manipulation à ne devenir que des copies de leurs parents ou à s’adapter à la société telle qu’elle est.

Les enfants sont tout aussi différents les uns des autres que les adultes et l’idée qu’il puisse y avoir des techniques ou méthodes qui marchent pour tous les enfants est tout simplement périmée. Le « vivre ensemble en famille » doit à l’avenir reposer beaucoup plus sur le dialogue et nous devons aussi apprendre à considérer le comportement des enfants et des adolescents comme un retour d’information plein de sens au lieu d’un signe d’insubordination.

Une approche alternative profondément humaniste

Ce que vous proposez aux parents est une « troisième voie » – qui n’est ni autoritaire ni permissive. Comment décririez-vous cette voie alternative et pourquoi en avons-nous besoin ?

Cela ressemble finalement beaucoup au regard qu’on porte aujourd’hui sur les relations hommes-femmes. Les femmes n’ont peut-être pas encore obtenu, ni socialement, ni politiquement, ni économiquement, le statut d’égal de l’homme, mais elles ont le droit (et l’exigent) d’être considérées en tant qu’individus autonomes et indépendants. Je suis de la génération qui, la première, s’est retrouvée face à ce défi énorme, et chaque jour nous en apprend encore un peu plus sur la question.

La notion d’équidignité telle que je l’ai définie et utilisée concernant les enfants, ne signifie pas égalité au sens politique du terme. Elle signifie que les parents (tout comme les enseignants et pédagogues) doivent considérer les émotions, réactions, pensées et rêves de l’enfant comme tout aussi importants et riches de sens pour la communauté que le sont celles des adultes, et qu’elles devraient en faire partie intégrante.

La démocratie ne suffit pas

Mais les familles d’aujourd’hui n’ont-elles pas véritablement essayé de faire reposer leur « vivre ensemble » sur des principes démocratiques ? La démocratie est sensée être une valeur positive, or vous affirmez que cela ne fonctionne tout simplement pas dans le cadre des relations familiales. En quoi la démocratie au sein de la famille ne se suffit-elle pas à elle même ? N’est-elle pas une idée suffisamment bonne ?

Oui, les principes démocratiques sont aussi très importants pour la famille. Ce que j’ai dit, c’est qu’ils ne sauraient former une base de valeurs suffisante. C’est lié au fait que les adultes sont et doivent être responsables de la qualité des relations entre adultes et enfants. Les enfants ne sont eux simplement pas capables de l’être. C’est une compétence qu’ils n’ont pas.

Prenons un exemple : les parents peuvent planifier les vacances d’été avec leurs enfants et les décisions peuvent être naturellement partagées ou prises démocratiquement. Mais, le fonctionnement de la famille et le vécu de chacun pendant les vacances dépend uniquement de la qualité avec laquelle les parents gèrent ces instants de vie commune.

On peut l’exprimer encore autrement : le bien-être de chacun des membres d’une famille est beaucoup trop important pour être soumis au vote. Le processus de décision au sein des familles ne peut reposer seulement sur des opinions et attitudes. Il doit inclure une forme d’empathie réciproque et un désir d’être significatif à l’égard des autres.

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© Jesper Juul, Familylab International

Entretien élaboré et réalisé par Ivana Gradisnik et Anja Cotic Svetina (familylab Slovénie)
Traduction et adaptation française : David Dutarte

Soyez sincère quand vous complimentez vos enfants !

 

Cet article invite à se questionner sur

  • les raisons qui nous poussent à faire des compliments à quelqu’un ;
  • les manières de le faire et leurs conséquences sur l’épanouissement de celui qui les reçoit ;
  • le langage personnel et les mots qui nourrissent vraiment ;
  • la reconnaissance comme alternative aux compliments ;
  • et les enjeux du développement de l’estime de soi.
Jesper Juul

Soyez sincère quand vous complimentez votre enfant !

Pourquoi et comment faire des compliments ?

Il en va des compliments comme de tant d’autres choses : ce n’est pas toujours ce que les parents font qui en détermine l’effet, mais bien comment et pourquoi ils le font. Voici quelques points à considérer :

– Ne félicitez pas pour soulager votre propre mauvaise conscience !
– Ne félicitez pas dans le but de renforcer l’estime de soi de votre enfant !
– Ne félicitez pas pour effacer des critiques ou punitions passées ; le positif n’annule en rien le négatif !
– Ne félicitez pas de sorte à exercer indirectement un pouvoir – c’est à dire pour obtenir ce que vous voulez ou former votre enfant à votre image !
– Ne félicitez jamais dans une tentative de réconforter un enfant qui ne se sentirait pas à la hauteur tel qu’il est !
– Ne félicitez pas les enfants comme on le fait pour dresser les animaux – c’est à dire en exagérant vos expressions faciales et le ton de votre voix !
– Ne félicitez pas pour vous mettre en avant !

Il n’y a rien de mal à faire des compliments à un enfant lorsque vous trouvez sincèrement qu’une de ses prestations est bonne, voire extraordinaire, ou à féliciter votre enfant de 13 ans qui a passé trois heures à chercher, en vue d’une occasion spéciale, la tenue qui lui sied à merveille. Quand des personnes, quelque soit leur âge, ont, dans un domaine ou un autre, très peu confiance en elles, elles ont besoin, en retour à leurs prestations, d’encouragements sous forme de louanges et de critiques objectives – aussi de la part de leurs parents.

 

Les compliments : une marque d’amour ?

Dans les relations entre parents et enfants, on observe souvent que les compliments sont une manière un peu stéréotypée qu’ont les premiers d’exprimer leur amour pour les seconds, mais les compliments ne sont en rien une expression d’amour.

Nombre d’adultes se réjouissent de voir le plaisir qu’expriment les jeunes enfants quand ils sont complimentés ou quand ils reviennent avec un dessin, un gâteau qu’ils ont préparé ou un objet en terre cuite qu’ils ont fait à la maternelle et demandent :

« Il est joli, maman, hein ? » ou « Est-ce qu’il est assez bien ? »

Mais ce sont seulement les « bonnes notes » qui, au final, font que les enfants en deviennent dépendants. Ces mêmes adultes seront généralement irrités et deviendront critiques, cinq, dix ou vingt ans plus tard, quand leurs enfants mettront toute leur énergie à obtenir l’approbation des autres parmi leurs camarades ou ceux-celles du sexe opposé. Ils auront alors complètement oublié que ce sont eux qui ont rendu leur enfant dépendant de cette approbation, et finalement peu autonome, simplement parce que cela « marchait » à court terme.

 

Le langage personnel : des mots qui nourrissent

Si, en tant que parents, vous avez le sentiment que vous êtes en train de glisser sur cette pente, je vous invite à faire ce qui suit :

Écoutez-vous quand vous faîtes des compliments et notez vos paroles sur une feuille de papier. Prenez un bon moment ensuite, quand vous vous retrouvez seul-e sans les enfants, pour passer en revue vos propres paroles et voyez si elles pourraient être remplacées par des déclarations plus personnelles, plus égalitaires, et beaucoup plus nourrissantes.

Par exemple :

« Comme tu es doué-e pour t’habiller tout-e seul-e ! »

pourrait, peut-être, être exprimé de cette façon :

« Je suis heureux que tu arrives à t’habiller tout-e seul-e maintenant. Cela m’aide beaucoup ! »

 

« Tu as été bon-ne sur le terrain aujourd’hui ! Tu as été le/la meilleur-e! »

signifie peut-être en réalité :

« Je suis vraiment heureux-se de voir combien tu aimes jouer au football. Cela me touche beaucoup et j’en suis très fier/fière ! »

 

« Comme tu as bien rangé ta chambre ! »

veut peut-être dire :

« J’aime quand ta chambre est rangée comme en ce moment. Quand j’y pense, je me dis que notre famille fonctionne assez bien et qu’il fait bon vivre ici. Merci pour ton aide ! »

 

La différence entre ce qui fonctionne dans les relations proches et personnelles et dans les relations sociales est énorme. Si je complimente par exemple ma femme en disant :

« Que tu es douée pour le repassage ! »

Cela n’apporte pas grand-chose à notre relation. Il en est tout autre quand je dis :

« Merci d’avoir aussi repassé mes vêtements. Cela m’aide beaucoup et j’apprécie vraiment ! »

 

La reconnaissance : une alternative claire et chaleureuse

Dans les relations sociales, telles que sur un lieu de travail, il peut être utile à un-e chef ou un-e collègue de faire des compliments pour des efforts fournis ou une tâche accomplie, tout comme il est bon d’obtenir un retour sur notre travail à l’école ou l’université.

Dans les relations proches, et en particulier dans la relation entre parents et enfants, il existe une alternative aux compliments et à la critique, qui soutient pleinement les possibilités de développement d’une estime de soi saine chez les enfants et le développement d’une relation saine et égalitaire entre adultes et enfants. C’est ce qu’on appelle reconnaissance.

Quand un petit enfant termine son repas en laissant l’assiette à moitié pleine, un adulte peut alors dire :

« Tiens, tu n’as plus faim ? »

Ce commentaire exprime un désir d’apprendre à l’enfant à connaître sa réalité intérieure et à ressentir l’empathie de l’adulte – c’est-à-dire la capacité de l’adulte à se mette à la place de l’enfant. Il n’est pas l’expression d’un jugement et n’est ni positif ni négatif. L’enfant reçoit un message clair et affectueux de la part d’un adulte qui s’intéresse à lui et pour qui il est tout à fait approprié de ne plus avoir faim, si c’est ce que l’enfant ressent réellement. Si l’adulte s’inquiète de ce que l’enfant ait réellement mangé à sa faim, il-elle peut ajouter :

« Je pense que tu devrais manger un peu plus, si tu le peux. »

Des alternatives traditionnelles sonneraient plutôt comme :

« Allez, finis ton assiette ! Maintenant ! »

ou

« Non ! Sois gentil-le maintenant et mange ! Maman t’a préparé un bon repas. »

 

Nourrir l’estime de soi

L’estime de soi a deux composantes. D’une part que les enfants apprennent à se connaître, et il est donc utile que les adultes s’expriment avec empathie et leur donnent des mots qui puissent les aider à s’exprimer eux-mêmes. D’autre part, que les enfants apprennent à se positionner par rapport à ce qu’ils savent d’eux-mêmes.

Pour ce qui concerne le premier aspect – élargir la conscience de soi – ce n’est évidemment pas utile si les adultes définissent l’enfant à partir d’eux-mêmes. Pour l’autre – comment les enfants se positionnent par rapport à eux-mêmes – c’est un point pour lequel les enfants sont extrêmement vulnérables, car ils se plient, presque sans combat, aux jugements que les adultes portent sur eux. Il est évidemment aisé de croire que les jugements positifs (compliments) sont meilleurs que les négatifs (critiques), mais c’est seulement dans l’instant – pas à long terme. Les enfants qui grandissent avec comme élément éducatif principal des compliments et/ou des critiques, deviennent très peu sûrs d’eux et dépendent de l’acceptation et l’approbation des autres. Ce qui est séduisant dans ce système, c’est qu’il donne souvent aux adultes le sentiment de réussir, car il crée une dépendance qui peut être facilement prise pour de la proximité.

Je sais que ce qui précède peut paraître provocateur à bon nombre d’adultes, soit parce qu’ils sont eux-mêmes dépendants des compliments, soit parce qu’ils ont une vision des enfants fondamentalement différente de celle que j’exprime. Laissez-vous inspirer si vous y voyez du sens, oubliez tout si cela vous paraît insensé !

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original suédois : Beröm ditt barn på rätt sätt!
Traduction : David Dutarte

Rivalités, jalousie et justice entre frères et soeurs

 

Cet article invite à se questionner sur

  • les rivalités et la notion de jalousie entre frères et soeurs ;
  • les comportements de nos enfants, comment les comprendre et les prendre au sérieux tels qu’ils sont ;
  • la notion d’envie et comment l’accompagner ;
  • la notion de justice et comment être juste en famille tout en accueillant les différences ;
  • la place dans la fratrie et comment accompagner en particulier l’aîné.
Jesper Juul

Rivalités, jalousie et justice entre frères et soeurs

Est-il vraiment jaloux ?

Je ne sais pas vraiment si la jalousie entre frères et sœurs existe telle que nous le pensons habituellement, mais je sais que le terme est souvent utilisé par les adultes de manière qui porte préjudice à tous.

Lorsque la sœur aînée demande : « Pourquoi c’est toujours le plus petit qui a toujours tout en premier ? » et, ce qui n’est pas anodin, le dit souvent tout en poussant ou pinçant discrètement son petit frère, est-ce parce qu’elle est jalouse ?

Non, ce n’est pas de la jalousie. De cette manière, elle essaie de dire à ses parents :

« Il y a quelque chose dont j’ai besoin de votre part. Je ne suis pas frustrée parce que mon petit frère, que j’aime beaucoup, en reçoit trop ou le reçoit toujours en premier. Je suis frustrée parce qu’il y a quelque chose qui me manque, et ça n’a rien à voir avec ce que lui obtient. Mais je ne sais pas l’exprimer autrement, et j’espère bien que vous serez suffisamment intelligent pour voir au delà de ma frustration et considérer mes besoins. »

La jalousie, comme lorsque celui ou celle que vous aimez tombe amoureux de quelqu’un d’autre, est un cocktail de tristesse, de colère et d’anxiété ; sentiments qui sont tous pertinents au regard de la situation et se doivent d’être exprimés et considérés. Le problème lorsqu’on catégorise les conflits entre enfants comme étant de la jalousie – « Tu es tout simplement jaloux(se) ! » -, c’est que le conflit ne sera jamais appréhendé de façon appropriée et ne sera pas non plus réglé. Sa vraie nature reste cachée. C’est souvent un moyen d’ignorer l’enfant, d’une manière qui dit en fait :

« Tu as des sentiments stupides et mauvais pour lesquels il ne vaut pas la peine de perdre du temps. »

 

Important ou embêtant ?

Ce traitement superficiel du dilemme des enfants est encore pire lorsqu’on parle de soi-disant jalousie des enfants par rapport à un parent ou à un nouveau-né. Quand, par exemple, une mère (ou un père) seule au foyer est tombée amoureuse et a invité son nouveau petit ami à la maison, s’ensuit souvent le drame silencieux suivant :

L’adulte prépare soigneusement la mise au lit, fait attentivement la lecture d’une histoire un peu plus longue qu’à l’habitude vers 20h, et quand l’enfant dort vers 20h30, elle pousse un soupir de soulagement et se prépare à accueillir son nouvel ami.

Une demi-heure environ après son arrivée, l’enfant se réveille et va au salon. Les adultes sont l’un comme l’autre désemparés, ils veulent être seuls, et la mère va donc essayer de remettre l’enfant au lit avec un « Maintenant, tu dois dormir. Il est tard ! » Mais l’enfant ne veut pas dormir et la frustration des adultes ne cesse d’augmenter. « Il est jaloux ! », disent-ils.

Non, il n’est pas jaloux. Il est agité. Il est troublé parce que sa mère toute la journée a été tendue et pleine d’attentes – et c’est contagieux. Il est troublé parce que sa mère est évidemment sur le point de se lier à quelqu’un d’autre, alors il se demande :

« Est-ce que notre famille va maintenant changer de nouveau ? Est-ce que ma mère tient toujours autant à moi ? Ma mère est nerveuse et inquiète, je me demande bien pourquoi ? »

N’importe qui peut vérifier cela par lui-même. Lorsque l’enfant se réveille et s’invite dans le salon, on peut l’accueillir en disant, par exemple :

« Ah, quelle bonne surprise, tu t’es réveillé ! Viens dire bonjour à mon ami Eric, qui va probablement venir nous rendre visite régulièrement. »

Prenez votre enfant sur les genoux et continuer de parler avec votre petit ami. Dans un court laps de temps, l’enfant demandera à être mis au lit à nouveau – peut-être avec un verre de lait ou quelque chose à manger.

Cette façon d’aborder la situation transmet à l’enfant un message important :

« Tu restes quelqu’un d’important dans ma vie et je t’aime encore. Tu tiens également une place significative dans ma vie, aussi je voudrais te faire partager ma joie et la présence de mon petit ami. »

Ce qui est tout le contraire de la description précédente qui laisse entendre le message suivant :

« Tu me déranges et m’ennuies, allez, file au lit ! »

Dire cela renforce naturellement l’anxiété de l’enfant, c’est souvent le début d’un cercle vicieux qui peut très facilement conduire à des sentiments négatifs envers le nouvel adulte et aller même jusqu’à ce que l’enfant lui-même culpabilise d’être celui qui a détruit la relation.

 

Être envieux

L’envie est un sentiment très différent de la jalousie. Et les enfants ont souvent de bonnes raisons d’être envieux les uns des autres (comme les adultes d’ailleurs).

– Je voudrais avoir ton ours en peluche.

– Je voudrais pouvoir aller tout seul au terrain de jeu, comme toi.

– Je voudrais être encore petit pour qu’on me pousse dans la poussette comme toi.

– Ton vélo est beaucoup mieux que le mien. Si seulement je pouvais l’avoir.

Être envieux est souvent faussement considéré comme étant de la jalousie, mais c’est une réaction tout aussi saine et naturelle que commune. Le problème, entre autres choses, c’est que les enfants n’ont pas les mots justes pour exprimer ce qu’ils veulent réellement. Ils disent :

« Ton ours est bête, il est pas beau ! »

ou bien

« Donne-le-moi, il est à moi ! »

jusqu’à ce qu’ils apprennent à dire :

« C’est un très joli ours en peluche que tu as. Est-ce que je peux te l’emprunter ? »

 

Qu’en est-il de la justice ?

La notion de justice tient une place importante dans de nombreuses familles. Beaucoup de parents sont fiers d’être justes envers leurs enfants, ce qui signifie surtout qu’ils ne font pas de distinction entre eux. Cette conception particulière de la justice contribue malheureusement fortement à cette prétendue jalousie entre frères et sœurs.

Tous les gens sont différents et ont des besoins différents à des moments différents. C’est particulièrement vrai pour des enfants d’âges et à des stades de développement variés. Si vous souhaitez donc traiter vos enfants de façon équitable, il faut les traiter différemment.

Rappelez-vous que l’injustice n’est pas l’alternative à la justice, c’est juste le contraire. Les enfants peuvent facilement gérer le fait qu’il y ait des différences. C’est seulement quand ils ont vécu quelques années dans une famille où la soit-disant justice domine qu’ils commencent à coopérer (imiter) et exigent à leur tour de la justice, mais une justice au millimètre. Une autre raison peut aussi être qu’ils ont effectivement été très injustement traités à une ou plusieurs reprises. Si vous êtes donc tombés dans le cercle vicieux qu’est celui de la justice, il va sans doute vous falloir faire un travail difficile pour en sortir, mais cela sera payant.

Les raisons qui nous poussent à être justes en tant que parents varient énormément. Certains d’entre nous avons enduré durant l’enfance de grandes injustices et nous en sommes ensuite venus à la conclusion que la justice devait être la réponse. D’autres sont très préoccupés par la justice au sens plus politique du terme, mais ils ignorent que la politique et la psychologie sont souvent incompatibles. Et d’autres encore prétextent de bonnes raisons.

Toutes ces raisons proviennent généralement d’un sentiment fort qu’il est important de protéger les faibles. C’est un argument tout à fait valable mais qui, cependant et très souvent, signifie simplement que les faibles doivent avoir plus que les forts ou que les petits doivent avoir plus que les grands. Quoiqu’il en soit, cela veut dire qu’une différence doit être faite si on tient à être vraiment juste – et pas seulement en apparence. Concrètement, la sœur aînée de quatre ans sera par exemple triste de constater qu’aucun cadeau ne lui est offert à l’occasion des 2 ans du petit frère, mais c’est important pour son développement en tant qu’être humain qu’elle puisse être autorisée à être bouleversée à ce sujet, jusqu’à ce qu’elle puisse (assez rapidement) passer outre. À long terme, elle ne gagne rien à apprendre que vous avez acheté des choses ou satisfait à ses demandes à chaque fois qu’elle était frustrée ou contrariée.

Cela va aussi pour des choses concrètes, comme par exemple les bonbons. Il est plus approprié que les enfants, durant les six ou sept premières années de leur vie, apprennent à se demander s’ils veulent des bonbons ou s’ils préféreraient utiliser l’argent pour autre chose, plutôt que de leur apprendre à en demander et à s’en mettre plein la tête, juste parce que d’autres le font. Le plus juste est d’être aussi conscient que possible des différents besoins de ses enfants et de leur donner, du mieux que l’on peut, ce dont ils manquent ou dont ils ont réellement besoin. Il ne s’agit pas de satisfaire, à n’importe quel prix, leurs désirs plus ou moins passagers.

 

Devenir l’aîné

La jalousie entre frères et sœurs existe et peut être réellement fondée. C’est particulièrement vrai si le père ou la mère ou les deux tiennent effectivement plus à un enfant qu’à un autre. C’est ce qui arrive parfois dans certaines fratries, dans les familles classiques. C’est aussi évidemment beaucoup plus fréquent dans les familles recomposées où l’amour réciproque ne va pas de soi.

Quand Hugo, trois ans, devient grand-frère, il se trouve confronté à une perte certaine. Il perd tout simplement cinquante pour cent de tout ce qu’il a pris l’habitude d’avoir pour lui tout seul. Il est alors difficile d’être soi-même en deuil au sein d’une famille qui exulte de joie par rapport au nouveau-né. Hugo a donc besoin que les adultes reconnaissent, de temps à autre, ses sentiments mitigés. Cela peut tout simplement se faire en le prenant sur les genoux et en lui disant :

« C’est formidable de voir comment tu es gentil avec ta petite sœur, mais ça doit aussi être ennuyeux pour toi de voir qu’elle prend tout à coup autant de place, non ? »

Avec une telle remarque, Hugo peut tranquillement gérer lui-même sa perte et ses sentiments mitigés ne se transformeront pas en agressivité envers sa petite sœur.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Søskendejalousi, misundelse og retfærdighed
Traduction : David Dutarte

Responsabilité ou obéissance ?

Cet article invite à se questionner sur :

  • les objectifs de l’éducation ;
  • notre pouvoir et notre rôle en tant que figure d’autorité ;
  • les valeurs que nous voulons transmettre ;
  • ce que nous voulons vraiment pour nos enfants en termes de rapport à l’autorité ;
  • les choix que nous sommes amenés à faire sur notre chemin.
Jesper Juul

Responsabilité ou obéissance ?

Quels objectifs pour l’éducation ?

Quels objectifs avons-nous à l’esprit lorsque nous décidons de la manière qui nous convient d’éduquer nos enfants ? Le titre laisse à penser qu’il s’agit d’un choix fondamental, et ça l’est à bien des égards. Dans tous les cas, les enfants comme les parents se sentiront mal à l’aise et confus si ces derniers alternent entre ces deux objectifs.

Historiquement, l’obéissance a été l’objectif évident pour de nombreuses générations. La société était autoritaire et il en était de même pour la plupart des familles, des établissements d’enseignement et des lieux de travail. On s’en sortait tout simplement le mieux, socialement parlant, si on avait reçu une éducation qui nous avait appris à obéir à l’autorité. Toutefois, il est moins certain qu’on s’en soit sorti indemne, d’un point de vue psychologique et existentiel. Puis, la société a été soudainement frappée par la vague démocratique et anti-autoritaire. Les femmes se rebellèrent contre l’oppression et l’expansion des connaissances sur les enfants permit un changement de la vision qu’on avait d’eux et de l’enfance en général. Durant une vingtaine d’années, les discussions opposèrent les partisans de la « bonne vieille » éducation avec son cadre strict, ses nombreuses règles et ses punitions, et ceux d’une éducation plus libre et démocratique, jusqu’à ce que nous réalisions que ni l’une ni l’autre n’était appropriée. Si l’on se fie aux études qui ont été menées, ni l’éducation autoritaire ni l’éducation libertaire ne favorise l’établissement d’un environnement propice au développement de l’enfant. L’éducation « qui autorise » (1) est celle qui semble la plus favorable.

L’éducation « qui autorise » signifie que les parents sont des figures d’autorité pour leurs enfants sans pour autant être autoritaires.

 

Pouvoir, leadership et valeurs

Dans le cadre d’une telle approche éducative, les parents doivent reconnaître qu’ils ont du pouvoir et affirmer leur leadership tout en veillant à préserver l’intégrité des enfants. La grande question reste de savoir comment faire pour réussir. Il y a bien heureusement beaucoup d’opinions différentes sur ce point et, à ce jour, également de nombreuses expériences de la part de familles diverses et nombreuses. Le fait est que ceux qui sont devenus parents voilà quinze ans de cela, ceux qui le deviennent aujourd’hui et demain, sont les premiers parents dans l’histoire de l’humanité à s’essayer à une telle approche éducative des enfants et des jeunes. Il ne s’agit pas seulement d’éviter de faire ce que nos parents faisaient avec peu de réussite ou de trouver son propre « gourou » parmi les spécialistes et écrivains. Les enfants sont incroyablement différents les un des autres, il en va de même de leurs parents. Ce qui semble juste et fonctionne pour une famille ne l’est pas forcément automatiquement pour une autre. Même des expressions fondamentales comme « limites », « prendre soin », « cadre » et « attention » sont perçues différemment en fonction de notre propre expérience et de nos préférences. C’est comme ça et c’est tant mieux. L’alternative reste l’uniformité, et en conséquence, le risque de réduction à l’état d’objet (2) et d’abus des personnes qui nous sont les plus chères au monde.

Ce n’est donc pas une bonne idée de partir à la recherche de « méthodes » d’éducation pour nos enfants. Il est, par contre, important de se faire une idée claire des valeurs qui nous semblent importantes :

– Que dois-je croire ?
– Qu’est-ce qui me semble bon pour les êtres humains ?
– Parmi les valeurs qui m’ont été transmises par ma propre éducation, lesquelles se sont avérées utiles et constructives pour ma propre vie, et lesquelles dois-je écarter ?

 

Que voulons-nous vraiment ?

Les enfants veulent par-dessus tout coopérer avec leurs parents et les rendre heureux à chaque instant. Lorsqu’ils ne coopèrent plus, cela peut dépendre de quatre facteurs différents :

– les parents ont perdu leur joie de vivre et s’épuisent à « trouver des problèmes »
– les enfants ne peuvent pas coopérer plus qu’ils le font et en sortir indemnes ;
– les enfants n’ont pas eu assez de temps pour apprendre à comprendre ce que leurs parents souhaitent ;
– les parents mettent eux même, et sans s’en rendre compte, des « bâtons dans les roues » de leurs enfants.

Nous préférons clairement que les enfants fassent à peu près ce que nous leur demandons de faire, mais devons-nous exiger d’eux l’obéissance ? Voulons-nous vraiment qu’ils fassent ce que nous leur demandons de faire, simplement parce que nous le leur demandons ? Et souhaitons-nous que leurs rapports à de futures figures d’autorité soient de cet ordre ?

Ou bien souhaitons-nous que nos enfants deviennent des personnes autonomes, ayant développé un sens critique, qui peuvent agir et choisir avec intégrité et qui ne se soumettent ni ne se laissent dominer ou séduire ?

 

Un choix et un entraînement quotidien

Pendant longtemps, dans de nombreuses familles, les parents auraient aimé avoir l’obéissance de leurs enfants à la maison et que ceux-ci se montrent responsables à l’extérieur. C’est beaucoup trop contradictoire ; les enfants sont incapables de nous satisfaire des deux manières à la fois, même s’ils le voulaient vraiment.

Quand les enfants et les jeunes ne font pas, pendant une longue période, ce que nous voudrions qu’ils fassent, et qui est aussi dans leur propre intérêt – dormir, manger, apprendre, jouer, communiquer – c’est presque toujours dû à quelque chose qui se passe dans la famille et qui le leur rend impossible à faire. Les parents, sans en avoir l’intention, se sont trompés de voie et doivent trouver un moyen de revenir sur le bon chemin, afin que l’enfant retrouve sa joie de vivre. Ces choix sont, pour nous parents, impossibles à faire à l’avance – avant d’avoir eu des enfants. Il nous faut d’abord rencontrer nos enfants – et nous découvrir en tant que parents. Nous devons ensuite nous entraîner, tâtonner, avant de commencer à comprendre de quoi il s’agit. Les enfants n’ont aucun avantage à avoir des parents parfaits ou présomptueux. Ils seront le plus heureux avec des parents qui se montrent d’authentiques vivants, qui ne savent pas tout et qui cherchent perpétuellement à grandir.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original suédois : Ansvar eller lydnad ?
Traduction : David Dutarte


(1) : Auktoritativ : en suédois, qui émane d’une figure d’autorité. Une personne faisant figure d’autorité ou qui autorise est quelqu’un qui sait ce qu’il veut, qui prend des décisions pour les bonnes raisons, et qui est ouvert et transparent dans ses décisions. Ici traduit dans le sens d’une autorité qui autorise. A distinguer d’une autorité autoritaire qui prend les décisions seules, exige l’obéissance et n’accepte aucune objection ni commentaire. Ndt.

(2) : Objektifiering : en suédois, rendre objet, réduire à l’état d’objet, chosification. Juul fait ici allusion au fait que l’usage de méthodes éducatives par les parents fait automatiquement de la relation parent-enfant une relation sujet-objet. Ndt.

Partenaires d’abord, parents ensuite…

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • la place du couple et les changements qu’implique le fait de devenir parents ;
  • les rôles et places de chacun en tant que mère et père et partenaires ;
  • la question de la coresponsabilité, des tâches et des responsabilités ;
  • les différends et les disputes ;
  • ce que signifie être un bon parent.
Jesper Juul

Partenaires d'abord, parents ensuite

Quelle place pour le couple ?

Lorsque deux adultes tombent amoureux et s’installent ensemble, on peut assurément dire qu’ils ont déjà eu leur premier « enfant » – à savoir : leur relation l’un à l’autre. Quand arrive alors le véritable premier enfant, la relation de couple a toutes les chances de devenir l’enfant le plus négligé de la famille. Et comme tous les autres enfants négligés, la relation de couple deviendra alors difficile. Elle montrera peu à peu des signes de tension et deviendra pénible à vivre – dans l’espoir d’attirer une attention réelle. Délaisser son couple au profit de la fonction parentale, c’est se trahir soi-même et trahir en même temps son/sa partenaire – et aussi ses enfants.

 

Devenir parent

Pour la plupart des couples, être parent requiert leur attention à plein temps, il est donc facile de comprendre pourquoi leur relation en souffre. Les symptômes apparaissent parfois durant la grossesse. La femme se replie sur elle-même et est « absorbée par ses propres pensées » ; elle arriverait même parfois à s’en rendre coupable. Tandis que l’homme donne, lui, ses premiers signes de jalousie, se montre envieux et plein de nostalgie. Cela se poursuit une fois l’enfant né, car ils se retrouvent maintenant occupés à expérimenter avec leur rôle de parent d’une part, et de l’autre, à essayer de respecter les exigences du nouveau membre de la famille. Devrait-il être porté à chaque fois qu’il pleure ? Combien de fois devrait-il téter ? Et ainsi de suite.

Ce sont surtout ceux qui deviennent parents pour la première fois qui ont le plus de doute quant à savoir si leur bébé est satisfait, et pour cette raison les plus enclins à préférer donner un peu plus, de peur de découvrir plus tard que l’enfant ait été négligé.

Bien sûr, on ne peut pas déterminer quantitativement ce qu’il est suffisant de faire, mais on peut affirmer sans crainte qu’un enfant de 0 à 3 ans ne peut tout simplement pas être trop en contact avec ses parents. Mais cela veut aussi dire, inversement, qu’il doit y avoir une limite quelque part, parce qu’aucun enfant ne gagne à la longue à être avec des parents qui se sacrifient eux-mêmes et négligent complètement leurs vies. D’une part, cela crée inévitablement une dette qui est impossible à rembourser. D’autre part, l’enfant s’en tirera dans tous les cas bien mieux en recevant moins d’attention, qu’avec deux parents qui se disputent parce qu’ils n’ont ni temps ni énergie l’un pour l’autre.

 

La jalousie du père

La femme est généralement plus disposée à passer du temps, plus de temps et encore plus de temps avec l’enfant, et l’homme se sent alors de plus en plus réduit à être le numéro deux parmi ses favoris. Sa perte, qui en viendra souvent à ressembler à de la jalousie, est le premier signe que leur relation est négligée.

En fait, la jalousie ne doit pas être prise au pied de la lettre, et surtout pas dans ce cas. Lorsqu’il dit : « Pourquoi faut-il toujours que tu passes autant de temps avec l’enfant ? », il ne veut pas vraiment dire que le bébé reçoit trop d’attention, mais que lui (et, implicitement, elle aussi) en reçoit trop peu. Et s’il prend cela comme point de départ, c’est-à-dire le couple et non pas le fait d’être parent, la probabilité d’une issue positive au conflit sera bien plus certaine.

Un exemple plus concret pourrait illustrer cela plus clairement :

La plupart des enfants aiment s’endormir dans le lit de leurs parents ou viennent furtivement pendant la nuit ou au petit matin. C’est mignon – et la mère apprécie aussi. Mais il se peut que le père le prenne comme une atteinte à sa vie privée. Trop de bonnes choses n’est pas bon, voilà que le bébé doit aussi conquérir son lit et entrevoir la possibilité d’une vie sexuelle spontanée, pense-t-il. Mais quand il s’exprime, cela prend la tournure d’une critique comme : « Tu le gâtes trop, ce bébé ! »

C’est pour la mère une attaque directe de sa manière d’être maman. Il a besoin de parler de son couple mais, au lieu de cela, il en vient à critiquer sa fonction de parent. Comme c’est bien connu, la critique n’est généralement pas particulièrement séduisante, et, abordé sous cet angle, le problème devient généralement vite une impasse.

Si, au lieu de cela, il l’aborde en tant que partenaire responsable plutôt que père jaloux et évoque la possibilité de reconstruire leur cohabitation, il y a plus de chances pour que la femme veuille bien discuter.

Un exemple similaire au caractère opposé :

Le père est assis à lire ou en train d’écrire et la petite Louise de deux ans vient pour jouer. Ce qui se passe ensuite est bien différent de ce qui se passerait si elle venait voir sa mère en train de faire la même chose. Le père prend Louise sur ses genoux, ils parlent un peu, et elle est autorisée à fouiller dans ses papiers, mais au bout d’un moment : « Assez » dit-il, « Descends maintenant, je dois travailler ». Elle le fait.

Avec la mère, cela va plus loin. Louise ne se contente pas de fouiller dans ses papiers, elle les froisse également, dessine et jette le crayon par terre. Et quand sa mère la repose, Louise s’accroche et pleurniche. La mère est frustrée, et, dans cet exemple, s’en prend au père : « Tu pourrais t’occuper un peu plus d’elle, c’est toujours moi qui… »

C’est une critique du rôle parental masculin, qui peut facilement se transformer en une dispute inutile pour savoir qui fait quoi, sur la qualité de la coexistence et la quantité de temps passé ensemble, ou autre chose de la sorte. Une altercation entre les deux parents fera dans ce cas là des ravages. Le père aurait, ici, plutôt intérêt à s’intéresser à leur couple. Qu’il puisse voir qu’il ne s’agit pas d’une répartition inégale des tâches (qui sont similaires dans cette situation) mais du fait que la mère a plus de difficultés que lui à se défaire de l’enfant en ayant la conscience tranquille. L’enfant dépasse tout simplement de trop ses limites et elle a, avant tout, besoin d’un soutien immédiat, puis de parler ensuite de sa difficulté à prendre soin de sa propre vie alors que les besoins de l’enfant lui semblent illimités. Elle a besoin d’aide pour apprendre à s’occuper d’elle-même avec autant de bonne conscience que lorsqu’elle s’occupe de son enfant.

 

Moins de la mère – et plus du père : une question de coresponsabilité

Ce n’est pas un hasard si la plupart des exemples illustrent des mères ou si on parle trop souvent des mères. Cela tient aussi du fait que devenir père pour son enfant, de la même manière qu’une femme devient mère, n’est pas facile. Et du point de vue de la mère, cela peut s’exprimer comme le sentiment d’être mère célibataire, et cela quand bien même l’homme prendrait en charge la moitié ou plus des tâches pratiques. C’est pour cela que les mères deviennent super-mères en l’absence d’un parent coresponsable.

La parentalité démarre de manière décalée parce que la femme, déjà durant la grossesse, a intégré l’enfant dans sa vie et continue de le faire lorsqu’elle allaite. Cela signifie très souvent qu’elle développe un « système radar » qui fait qu’elle sait toujours où est l’enfant, ce dont il a besoin, s’il a la couche pleine, s’il est capable de régler seul les querelles avec sa grande sœur ou si elle doit intervenir.

Et puis, cela agace la plupart des mères, parce qu’il y a tellement de choses que les pères, eux, ne voient pas – même les choses les plus simples et évidentes !

Les pères peuvent évidemment développer le même radar. Si on leur donne de l’espace. Ou plutôt s’ils prennent la place. Car la coresponsabilité n’est pas quelque chose qu’on reçoit en cadeau, mais quelque chose à conquérir. Lorsque la mère, en passant, fait remarquer au père, qui est en train de changer la couche, qu’il doit se souvenir de ne pas l’attacher trop serrée, elle le fait, bien sûr, sans mauvaise pensée. Elle le fait pour prendre soin de l’enfant. Mais cela reste le commentaire d’une mère, et non pas celui d’une partenaire. De même, lorsque le père sort faire de la luge avec son jeune enfant, et qu’on lui fait entendre, sur le seuil de la porte, que l’enfant est très mal équipé.

Les pères doivent se réserver le droit de faire leurs propres expériences comme parent. Même s’ils risquent d’être considérés comme étant stupides, puérils et bornés – voire comme de mauvais pères – parce que leur enfant rentre à la maison trempé et frigorifié. Les pères qui s’en tiennent au rôle d’assistant maternel se voilent la face et trompent le reste de la famille. Et, c’est parce que les mères ont tendance à devenir de super mères, que c’est à l’homme de faire des efforts pour le couple et pour prendre sa place de père. Parfois, quand la mère est fatiguée, il peut être plus utile de l’inviter au cinéma ou au restaurant que de lui proposer de l’aide pour les tâches pratiques.

Mais il ne s’agit pas de donner l’impression que les mères n’ont rien à faire.

Exemple :

C’est vendredi soir, et le père n’a pas été à la maison de toute la semaine, alors il souhaite mettre lui-même l’enfant au lit. « Non », dit l’enfant, « je veux maman ! »

C’est être durement recalé que d’entendre cela quand vous avez attendu avec impatience d’être à nouveau ensemble avec votre enfant. Trop souvent, le père se retire de lui-même parce qu’il croit que c’est le plus respectueux à faire envers l’enfant, ou parce qu’il craint qu’un conflit ne vienne juste faire empirer les choses. Cependant il devrait aller au conflit, et la mère le soutenir, que cela mette l’enfant de mauvaise humeur ou en colère ou le rende triste. L’alternative peut être un cercle vicieux : le père et l’enfant en venant à ne jamais vraiment entrer en relation l’un l’autre. La tâche de la mère en tant que partenaire est donc de soutenir son mari dans la relation à l’enfant plutôt que d’éviter que l’enfant ne devienne triste.

 

Les enfants et les disputes des parents

La relation de couple n’est pas seulement quelque chose qui existe quand les enfants sont au lit. « Oui mais… », dirait peut-être quelqu’un de sceptique, « les enfants n’ont rien à gagner à regarder deux personnes se disputer, qu’ils le fassent en tant que parents, partenaires ou avec une autre casquette ? »

Ce qui importe, c’est justement le rôle qu’ils tiennent. Si la dispute consiste à se critiquer l’un l’autre comme étant de mauvais parents, c’est vrai que cela sera destructif aussi pour les enfants. Bien sûr, les parents ne peuvent pas être d’accord sur tout, en matière d’éducation des enfants, et ne sont pas obligés de l’être non plus. Que les deux parents s’accordent sur tout est d’ailleurs une très mauvaise chose. S’il doit y avoir un sens à ce que les enfants naissent avec deux parents, c’est bien justement parce qu’ils sont différents.

Être parent ne doit tout simplement jamais devenir une lutte de pouvoir où l’on se sabote l’un l’autre. Ainsi, même si on est en franc désaccord avec ce que l’autre est en train de faire ou de dire, il est important d’être loyal et de compter jusqu’à dix (en ayant à l’esprit que l’enfant ne souffrira heureusement pas de manière permanente d’un seul épisode potentiellement destructeur) plutôt que de commencer à défendre l’enfant ou à vanter ses propres mérites comme parent. Ensuite, quand chacun a retrouvé sa sérénité, alors il nous faut engager une discussion, de partenaire à partenaire, par rapport au fait qu’on n’aime pas que les choses se passent de telle ou telle façon dans notre famille. Une discussion sincère, voire même où le franc-parler est de rigueur, sera bénéfique aussi aux enfants qui écoutent, puisqu’il est question des normes et valeurs qui devraient s’appliquer dans leur famille. C’est pour eux une occasion unique d’apprendre comment résoudre un conflit et faire valoir son point de vue dans une relation étroite entre deux personnes. Pourquoi les priver d’une telle opportunité ?

 

Être un bon parent

La vision que beaucoup d’entre nous ont de la parentalité est souvent trop étroite, de sorte que nous pensons qu’il s’agit uniquement de ce que nous donnons directement à nos enfants : la nourriture, le contact, l’aide aux devoirs, etc.

Tout cela doit évidemment fonctionner, mais c’est en réalité le moins important de ce que nous leur donnons. Puisque nous les préparons à leur future vie d’adulte, de partenaire et parent, nous devons aussi leur montrer de manière concrète comment vivre ensemble à la fois avec des enfants et un partenaire adulte. Nous devons tout simplement leur montrer. Nous pouvons leur raconter comment on vivait autrefois, leur expliquer comment la Terre tourne autour du soleil et leur expliquer (peut être) à quoi ressemble un budget et comment bien le tenir. Mais, pour ce qui est du vivre ensemble, nous ne pouvons que leur montrer, car les enfants sont si intelligemment conçus qu’ils sont plus respectueux de nos exemples que de nos doctrines.

Il ne sert donc à rien de leur donner des leçons sur le caractère répréhensible des mensonges, si nous avons l’habitude de leur mentir au nez de temps à autre. Tout comme il est inutile de leur interdire de se disputer, si nous mêmes, parents, nous disputons régulièrement ou nous laissons aller à des luttes de pouvoir.

C’est dans la vie de tous les jours que nous pouvons montrer aux enfants comment faire. Nous pouvons leur montrer comment les adultes peuvent résoudre leurs différends sans qu’il y ait nécessairement toujours un gagnant et un perdant. Ou bien nous pouvons leur montrer comment museler le plus efficacement un adversaire avec ou sans débat. Donner des leçons sur les vraies valeurs de la vie n’a donc qu’une portée limitée. Par contre, nous pouvons leur donner presque sans limites à vivre de précieuses expériences où nous tentons d’agir en accord avec ces valeurs.

 

Tâches et responsabilités

Certains couples ont de fréquents conflits. Généralement, c’est l’homme qui est accusé d’en faire trop peu pour la famille, que ce soit lié aux enfants, à la vaisselle, au nettoyage, ou tout cela à la fois.

Ces conflits sont souvent basés sur le ressenti de la femme « d’être seule en charge de tout cela », même si l’homme fait objectivement un grand nombre de tâches. La raison en est souvent que les partenaires ne font pas de distinction entre tâches et responsabilités. Beaucoup d’hommes accomplissent en réalité de nombreuses tâches mais en laissent la responsabilité à leur partenaire, et comme la responsabilité exige beaucoup plus d’énergie que les tâches, cela explique souvent pourquoi elle se sent submergée. Il y a deux solutions à cela : soit l’homme s’implique et prend plus de responsabilités dans des domaines spécifiques, soit ils font un examen approfondi de la façon dont les responsabilités sont réellement partagées entre eux, puis voient si cette répartition leur convient à l’un et à l’autre. Il n’est pas nécessaire que cela soit moitié-moitié mas il importe que la répartition reste ouverte et puisse être revue.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Partner først – forælder siden
Traduction : David Dutarte