Méthodes pour apprendre à être parent – pour ou contre ?

 

Cet article invite à se questionner sur

  • le contexte dans lequel nous devenons parents aujourd’hui et les connaissances actuelles ;
  • l’évolution du socle de valeurs éducatives en famille comme en milieu professionnel ;
  • les objectifs et les conséquences des méthodes en vogue ;
  • et la relativité des résultats « prouvés scientifiquement ».
Jesper Juul

Méthodes pour apprendre à être parent - pour ou contre ?

Être parent dans un contexte en pleine évolution

Être parent a toujours été un art difficile qui laisse par moments les parents émotionnellement décontenancés. À ma naissance, il y a 60 ans, les parents avaient une source de soutien externe importante : un code moral cohérent sur lequel tout le monde était d’accord. Il y avait des « méthodes » communément et généralement acceptées qui toutes étaient un échec sur le plan de la santé mentale mais qui, ayant pour objectif de rendre la plupart des enfants calmes et dociles et donc bien adaptées aux exigences d’obéissance et de soumission requises pour les ouvriers de la société industrialisée, marchaient très bien.

Au cours des deux dernières décennies, les conditions pour les parents ont changé plus radicalement que jamais auparavant :

– la Science, et particulièrement les neurosciences, nous a fourni une quantité d’informations nouvelles concernant les enfants, leurs compétences, leur développement, leur bien-être psychique et existentiel. L’importance de la qualité de la relation parent-enfant a été identifiée et l’accent mis spécialement sur la « relation sujet-sujet ». La théorie systémique a été reconnue comme étant la plus complète en ce qui concerne l’analyse et la contribution à la guérison aussi bien des conflits familiaux que des souffrances individuelles ;

– le socle des valeurs partagées de tous s’est effondré, ce qui signifie que les parents ont perdu là une part importante de l’appui qu’ils avaient du monde extérieur. La pédagogie a essayé de compenser cette perte mais comme l’enseignement professionnel et l’éducation des enfants sont de natures fondamentalement différentes, cette tentative n’a pas été fructueuse. Les parents d’aujourd’hui font face à l’immense tâche de trouver leur propre manière d’être parent « en allant chercher au fond d’eux-mêmes » tout en formant une équipe. Conséquence de quoi, la plupart des jeunes parents se sentent perdus. Qu’ils réclament à grands cris des méthodes et que celles-ci abondent sur le marché n’en est que pleinement compréhensible ! Nous nous trouvons ici confrontés à la première question importante : ces méthodes sont-elles destinées à pallier l’incertitude des parents ou ont-elles pour intention de permettre à leurs enfants de grandir sainement ?

– les enfants scandinaves (comme de plus en plus de petits français d’ailleurs, Ndt.) passent aujourd’hui environ 26000 heures de leur enfance dans des institutions pédagogiques obligatoires. Ces institutions sont professionnelles et amenées pour cette raison à développer aussi bien des théories qu’une variété de techniques visant à différents types d’apprentissage. Les méthodes de ces institutions, tant celles qui ont trait au développement personnel et social de chaque enfant, que celles concernant la gestion du groupe, sont encore principalement axées autour de règles et règlements et leur objet reste très souvent l’obéissance et l’évitement des conflits. Les conséquences de tout cela à long terme attendent toujours d’être évaluées.

 

Réguler les comportements ?

La plupart des méthodes parentales présentes sur le marché aujourd’hui sont basées sur la psychologie comportementale. Régulation des comportements et renforcement positif en sont les principaux ingrédients. Les expériences de Pavlov qui visaient à renforcer un comportement désiré chez les chiens en les récompensant avec des biscuits et en les punissant au moyen de chocs électriques reste la base des ces méthodes, même si elles ont été modernisées, rendues plus humaines et qu’on leur a donné une terminologie plus douce. C’est, façon de parler, comme mettre du vieux vin dans de nouvelles bouteilles – l’apport nutritionnel n’est pas meilleur !

Mes objections à ces méthodes peuvent être résumées comme suit :

1. L’introduction d’une méthode entre l’enfant et le parent conduit à établir une relation sujet-objet entre eux, avec l’enfant comme objet. Des scientifiques, comme Daniel N. Stern, affirment, tout comme de nombreux autres neurobiologistes de pointe, que ce type de relation est loin d’être optimal à la fois pour le bien-être et le développement de l’enfant, du parent et de leur relation mutuelle. Plus de 50 années d’expérience de la thérapie familiale clinique le confirment !

2. Le but de ces méthodes est de faire en sorte que l’enfant se comporte de manière jugée « correcte » par les parents. Les comportements indésirables peuvent être facilement éliminés, ce qui contraste avec 99% des découvertes faites lorsqu’on étudie et travaille avec les « familles à problèmes », découvertes qui nous disent que la majeure partie des comportements perturbateurs ou déviants est symptomatique d’un système dysfonctionnel. Les intentions des adultes nous rappellent pour beaucoup celles qui régnaient il y a 60 ans de cela : obéissance et évitement des conflits. La différence réside dans le fait que, là où on utilisait autrefois les abus physiques et psychologiques, on utilise aujourd’hui la manipulation agressive. Ces procédés portent atteinte à l’intégrité existentielle et émotionnelle de l’enfant.

3. L’expérience nous a appris que plus nous touchons à l’intégrité d’un être humain, plus celui-ci s’adapte aux attentes et exigences auxquelles il est confronté, ce qui induit le « succès » de ces méthodes. De la même façon, la violence fut jugée efficace pour ceux de la génération précédente.

Nombre de ces méthodes disent s’appuyer sur des preuves. Lorsqu’on examine les études qui forment la base de ces preuves, on découvre qu’elles n’ont que peu de valeur scientifique ; elles sont souvent réalisées et présentées par ceux qui en sont déjà adeptes et le prétendu succès est mesuré à court terme : est-ce que le comportement indésirable a disparu ?

 

Prouvé scientifiquement ?

J’attends toujours de lire une étude indépendante qui examinerait les effets à long terme sur la qualité de vie éprouvée, la qualité des relations dans lesquelles nous sommes impliquées (tant sur un plan social que personnel) et la qualité de la parentalité quand les enfants auront atteint l’âge de 45 ans.

L’exigence de méthodes « prouvées scientifiquement » est principalement de nature politique. Le domaine même de la parentalité et de l’éducation est actuellement tellement chaotique que les politiques (et les professionnels) sont tentés par l’idée que la science apporte une preuve et quelque chose de rassurant. Le « prouvé scientifiquement » est devenu l’égal de « juste » ou « bien » – et on ne se pose plus de questions ! Les approches alternatives basées sur l’expérience et des découvertes scientifiques pluridisciplinaires sont confrontées, elles, dans la mesure où elles refusent de produire des méthodes simplistes, à l’impossibilité d’être facilement prouvées.

Je peux comprendre que les parents qui se sentent perdus et désemparés cherchent à se rassurer dans ces méthodes simples (dans tous les sens du terme). Je peux comprendre aussi pourquoi les politiques et administrateurs considèrent beaucoup plus faciles d’acheter de tels concepts. Mais je n’arrive pas à comprendre que des professionnels qui savent, ou devraient savoir mieux, exaltent et font la publicité de méthodes qui éliminent seulement les symptômes mais ne renforcent ni permettent le développement de véritables relations familiales empreintes d’amour.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original anglais : Methods for parenting – why and why not ?
Traduction : David Dutarte

Le prix à payer de la coopération

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • la manière dont les enfants coopèrent et les conséquences sur leur développement ;
  • comment préserver leur intégrité ;
  • leurs attitudes destructives lorsqu’ils ne veulent plus coopérer ;
  • comment accompagner les enfants vers l’autonomie durant la phase d’opposition ;
  • la coopération à l’adolescence et les attitudes possibles ;
  • et l’importance de pouvoir dire « non ».
Jesper Juul

Le prix à payer de la coopération

Coopérer et préserver notre intégrité

Lorsqu’on parle des enfants en général, on dit qu’ils sont en bonne santé, forts, spontanés, qu’ils possèdent une capacité de survie incroyable, et tout ça est probablement vrai. Mais, sur un point, les enfants sont extrêmement vulnérables : à savoir, le conflit qui nous touche tous, dès la naissance et pour toute la vie. Le conflit qui résulte de notre volonté de coopérer avec les gens dont nous dépendons et de notre besoin de préserver une certaine intégrité.

      Intégrité

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      Conflit

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     Coopération

Le terme intégrité rassemble des concepts généraux comme l’intégralité, l’inaltérabilité ou encore l’inviolabilité. L’intégrité d’un enfant, ce sont les manifestations de vie qui expriment l’essence même de son existence et se caractérisent par une force autonome, indépendante des réflexions de l’enfant et de sa façon de s’adapter. Ce sont les pensées, les sentiments et les réactions qui viennent spontanément, sans aucune forme de raisonnement, et qui sont l’expression grandissante du « moi » de l’enfant.

Il s’agit, pour parler clairement, des besoins fondamentaux et des limites personnelles de l’enfant, et il faut souligner, bien qu’intégrité et inviolabilité aillent de pair, que ce n’est pas d’un « droit » des enfants dont nous parlons. Ces dernières années, on a longuement débattu du statut juridique des enfants, ce qui est de droit mais aussi un tout autre sujet de discussion. La « participation des enfants » est un phénomène politique qui n’empêche ni ne protège nécessairement contre les erreurs psychologiques et sociales.

 

Lorsque les enfants coopèrent

Il est beaucoup plus difficile de définir clairement la coopération car cela signifie des choses différentes à des âges différents et ne ressemble souvent pas à ce que nous appelons habituellement coopération. La forme de coopération principale et la plus primitive pour un nourrisson est de copier et d’imiter ses parents :

On sonne à la porte. Tu prends ta fille dans tes bras pour ouvrir. La jeune fille ne regarde pas l’étranger pour savoir comment elle va réagir. Elle te regarde. À l’extérieur se trouve une personne que tu ne veux pas voir et avec laquelle tu ne te sens pas à l’aise. L’enfant coopère en pleurnichant, en dépit du fait que tu fasses toi-même un beau sourire courtois pour l’occasion.

Un autre exemple bien connu est celui où l’un des parents doit laisser son enfant à la crèche, dans une institution, chez le dentiste ou autre. Ici, la réaction de l’enfant dépend du parent qui dépose l’enfant et de la façon dont il ou elle se sent. Si, par exemple, la mère n’est pas complètement à l’aise avec la situation, l’enfant va souvent « faire une scène ». Le père, plus à l’aise peut-être à l’idée de laisser son enfant à un étranger, va, lui, s’éloigner, sans problèmes.

Si on demandait à la mère comment elle voudrait que l’enfant coopère, elle préférerait sans doute que l’enfant ne fasse pas de drame, chose insupportable à l’un comme à l’autre. La définition que la mère et les gens donnent en général de la coopération est souvent très différente de celle dont on parle ici où l’enfant coopère en copiant et en imitant les réactions intérieures de leurs parents face au monde et à la vie.

Tu vis seul avec ton enfant, tu as été au chômage pendant longtemps, puis tu reçois une offre d’emploi que tu as sans doute hâte de découvrir mais qui t’effraie cependant. Ton enfant coopère, subitement saisi d’une forte fièvre le matin même où tu dois commencer ton nouvel emploi.

Un des nombreux exemples que la plupart d’entre nous connaissons est la compétition silencieuse et éphémère qui a souvent lieu entre les parents qui se croisent dans la rue, conduisant leur poussette. La compétition concerne la rapidité avec laquelle les enfants ont appris à sourire. On en parle comme si les enfants naissaient avec la capacité de sourire, comme si c’était une étape naturelle de leur développement. Il n’en est rien. Les enfants naissent avec la capacité inverse : ils peuvent exprimer leur frustration quand ils sont mouillés, affamés, malades, en colère, etc. Mais ils apprennent à sourire, exactement au même rythme qu’on leur sourit. Il n’est pas question ici du réflexe neurologique dont tous les enfants font preuve et qui peut être activé en pointant du doigt à un certain endroit sur la joue. Nous parlons ici de la capacité, par le biais du corps, du visage et des yeux, à partager sa joie avec les autres. Cette compétition silencieuse pour le sourire des nourrissons a donc une signification beaucoup plus profonde que celle à laquelle nous avons l’habitude de l’associer.

Plus tard, les enfants ébauchent des manières plus nuancées de coopérer. Ils vont maintenant rechercher activement leurs parents comme des modèles à imiter :

Tu demandes à Yohan âgé de 5 ans d’aller chercher une tasse de sucre, mais Yohan te presse d’aller avec lui : « Viens avec moi ! » Tu ne considères cependant pas cela comme une demande spécifique et dis : « Tu peux facilement le faire toi-même » ou « Tu es assez grand pour te débrouiller seul. »

En fait, la réaction de Yohan signifie qu’il voulait d’abord se servir de toi comme modèle pour voir comment le faire ensuite de son propre chef.

 

Les enfants sont les champions du monde en matière de coopération

Beaucoup de gens partent du principe que les adultes devraient apprendre aux enfants à coopérer. Rien ne pourrait être plus faux. Les enfants sont les champions du monde de la coopération, pour ainsi dire dès la naissance, et même à un point tel qu’ils ne cessent de mettre en jeu leur propre intégrité. C’est un aspect essentiel de l’éducation et du processus de socialisation. Quand les enfants se trouvent dans une situation conflictuelle où ils sont amenés à choisir entre coopérer et préserver leur intégrité, ils choisissent le plus souvent de coopérer.

Donc, lorsque nous rencontrons des enfants qui, apparemment, ne veulent pas coopérer et qui agissent constamment contre  leurs parents (c’est-à-dire qui agissent pour leur propre intégrité), alors nous pouvons présumer sans risque que ce sont des enfants qui ont trop bien coopérer trop longtemps et que les parents ont trop lourdement abusé de leur volonté et capacité à coopérer.

Pour les enfants qui refusent catégoriquement d’acquiescer aux exigences des parents, rien ne sert de les éduquer ou de leur apprendre à coopérer. Au contraire, la seule leçon qui soit bonne à enseigner, à la fois aux enfants et à leurs parents, c’est de mieux prendre soin de l’intégrité des enfants. Les enfants qui, trop souvent, ont dit « oui » aux exigences des adultes et aux normes, et qui, de différentes façons, commencent à dire « non » et sont alors catalogués comme « asociaux », n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à dire « oui ». Ils ont besoin qu’on leur apprenne à dire « non » en ayant la conscience tranquille, à dire « non » sans avoir, pour aucune raison, à se sentir mal à l’aise.

Il est important de souligner ici que l’on ne peut pas être parent sans « porter atteinte » à l’intégrité de ses enfants. C’est même inhérent à toute idée d’éducation que de modifier l’intégrité des enfants et dans une certaine mesure de l’affecter. Le rêve de « l’enfant immaculé » est une illusion. Mais il y a une différence entre avoir comme point de départ que l’intégrité des enfants doit être protégée tout en étant conscient que les enfants choisissent toujours en premier lieu de coopérer, et puis, penser que la coopération est quelque chose que les enfants ont besoin d’apprendre et qu’ils puissent en grande partie prendre soin de leur intégrité. Cela, ils ne peuvent pas le faire. Les enfants ont beau être champions du monde, ils restent des champions extrêmement vulnérables.

 

Prendre soin de l’intégrité

Il est difficile de dire, concrètement et de manière générale, comment prendre soin de l’intégrité des enfants de la meilleure façon qui soit, en partie parce que cela revient souvent à prendre un rôle plutôt passif. Par contre, il existe de nombreuses manières de porter atteinte à l’intégrité des enfants, qui peuvent souvent nous inciter à réfléchir au sujet non seulement de ce que nous devrions éviter de faire, mais aussi sur ce que nous pourrions faire à la place.

La plupart des atteintes à l’intégrité se compose en général de petites critiques presque ordinaires :

Sofian, 3 ans et demi, est à l’école maternelle, il te prend l’anorak des mains et te dit : « Moi tout seul ! » Tu lui expliques qu’il n’est pas assez grand, mais il insiste et, plutôt ennuyé(e), tu le lui donnes, avec pour résultat qu’il met l’anorak à l’envers. Et toi de lui faire remarquer : « Tu vois bien toi-même ! »

L’une des périodes de la vie des enfants durant laquelle leur intégrité se développe de manière considérable est vers deux à trois ans, période que nous, adultes, avons surnommé la « phase d’opposition« . Le comportement de Sofian ne nous indique pas qu’il s’oppose. Cet épisode est par contre l’expression claire que sa mère s’est opposée à lui. Parler d’une « phase d’opposition » des enfants est un mythe. Ce qui se passe à cet âge, c’est que les enfants commencent à prendre leur indépendance vis-à-vis de leurs parents. C’est typiquement ce qui arrive dans les situations « Moi, tout seul. Peux tout seul », etc. Une manière pour les enfants d’exprimer leur capacité à coopérer, montrant par là qu’ils voudraient volontiers devenir plus indépendants et autonomes afin qu’eux-mêmes et leurs parents puissent avoir plus de liberté.

Les enfants expriment une plus grande volonté de se débrouiller seuls et doivent souvent faire face à l’opposition de leurs parents. On pourrait parler de la « phase d’opposition des parents », malgré l’âge, mais encore une fois ce diagnostic négatif est erroné. Les parents, par leur opposition, illustrent tout simplement la difficulté qu’ont la plupart des gens à voir les enfants évoluer dans le sens d’une plus grande autonomie et de plus de diversité. Les enfants ont besoin d’entraînement et les parents doivent s’adapter à un nouveau rôle.

Comme on l’a dit, les enfants coopèrent à prix cher pour leur vie, et s’ils font assez souvent face à de l’opposition ou à de la résistance dans leur processus d’émancipation, alors ils commencent à imiter leurs parents et s’opposent à l’opposition. Ce qui donne une occasion de plus aux parents d’avoir raison : « Tu vois, comme tu es borné ! ».

Si on veut prendre soin de l’intégrité d’un enfant, il faut d’abord se préparer à ce que cela soit avant tout plus difficile. Il se peut que Sofian doive essayer d’enfiler son anorak 25 fois avant qu’il n’y arrive !

 

Si vous serrez les boulons

Le dernier pas important dans le développement de l’intégrité d’un enfant survient à la puberté, lorsque les expressions de vie les plus immédiates et spontanées s’assemblent et prennent la forme d’une identité personnelle plus consciente. En tant que parents, nous pensons que nous devons mettre un frein ou modeler nos enfants dans les situations que nous croyons significatives quant à leur capacité d’adaptation à la société dans son ensemble.

Il est important de se rappeler que les systèmes, qu’il s’agisse de systèmes sociaux ou familiaux, représentent le niveau de satisfaction collectif moyen et que les règles qui s’y appliquent seront toujours soit trop restrictives, soit trop permissives pour l’individu.

Naturellement, les enfants devraient avoir le plus tôt possible l’occasion de s’habituer à certaines règles qui limitent un peu leur intégrité, mais vous pouvez être sûrs que plus on essaie de les faire s’adapter et de modifier leur intégrité, moins ils s’adapteront à mesure qu’ils grandissent et deviennent adolescents ou adultes – et plus ils seront dépendants et immatures. Plus grande et plus violente encore sera leur soi-disant rébellion adolescente, et plus ils adopteront des comportements autodestructeurs extrêmes.

Lorsqu’on porte atteinte à leur intégrité, on détruit en même temps une part significative de leur propre estime et du respect qu’ils ont pour eux-mêmes, tout en leur faisant faire l’expérience basique de ne pas être à la hauteur tels qu’ils sont. L’opinion qu’on a de soi est quelque chose critique, d’un point de vue existentiel, pour les enfants comme pour les adultes. Souvent nous qualifions le résultat de ce processus de manque de confiance en soi et nous imaginons qu’il peut être comblé à l’aide d’une série de « victoires » (par opposition aux soi-disant défaites.) Mais les victoires ne suffisent pas si l’enfant, en grandissant, n’a pas été « vu » et qu’on n’a pas reconnu son existence unique. L’enfant a avant tout besoin de voir son intégrité reconnue. D’être « vu tel qu’il est » et non pas seulement « jugé pour ce qu’il fait« .

L’alternative n’est pas une éducation soi-disant libre au sens où les enfants devraient être autorisés à faire ce qu’ils veulent. Ils ont besoin du leadership sincère de leurs parents et ils ont besoin d’être guidés. Mais, comme mentionné, il ne s’agit pas du statut juridique des enfants dont nous parlons. Qu’ils doivent décider quand ils vont au lit ou s’ils doivent aller à l’école n’a rien à voir avec cela. Il s’agit de respecter leur intégrité.

 

Un non bien intentionné

Le droit de préserver son intégrité inaltérée vaut évidemment aussi pour les adultes. Les déclarations du mouvement féministe au sujet des femmes qui ne veulent plus coopérer selon les conditions fixées par les hommes sont une formulation politique du même conflit existentiel. Psychologiquement, le slogan pourrait être formulé :

« Nous ne voulons plus coopérer avec les hommes au détriment de notre propre intégrité. »

En tant que parents, nous devons sacrifier une partie de notre intégrité. Il nous faut sur certains points nous maîtriser afin de ne pas nuire à la santé et au bien-être des enfants. Mais quand les enfants vers l’âge de deux à trois ans commencent à vouloir prendre leur indépendance, les parents doivent peu à peu reprendre une partie de leur territoire. Et ce n’est pas chose facile pour tous les parents.

Beaucoup ont, durant leur enfance, appris qu’amour signifie se sacrifier soi-même et sa propre intégrité pour le bénéfice des enfants, et de nombreux parents découvrent qu’il est difficile de dire « non » à leurs enfants. Ils se sentent obligés d’être disponibles et ont du mal à refuser – à dire clairement non :

« Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi en ce moment, j’ai des choses plus importantes à faire. »

Les enfants qui ne sont pas habitués à entendre un « oui » ou un « non » clair deviennent profondément frustrés, et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, ils détectent le manque d’enthousiasme et de chaleur des parents beaucoup plus clairement que la plupart des adultes ne l’imaginent, et ils ne peuvent pas éviter de se faire une fausse idée d’eux-mêmes ou de penser qu’ils dérangent quand ils recherchent le contact. Simultanément, ils veulent volontiers coopérer et copient l’irritabilité à demi-cachée de leurs parents et pour devenir ce que nous appelons aujourd’hui impossibles, exigeants, collants, etc. Souvent, ils s’attribuent eux-mêmes un ton plaintif et étouffé, jusqu’à paraître insupportables pour l’environnement.

Il est évident que les enfants, en raison de leur dépendance envers nous parents, ont besoin que nous disions « oui » autant que possible. Mais ils ont aussi besoin d’entendre un « non » clair quand c’est « non » que nous voulons vraiment dire. Il ne s’agit pas de comment dire « non » pour des choses matérielles, mais de comment faire face au désir d’attention, d’engagement, de soins, ou de toute autre forme de contact de la part des enfants.

En tant que parents, nous agissons tout le temps à long terme. Nous frustrons à première vue nos enfants en disant « non » à leurs désirs, mais nous leur apprenons quelque chose de plus profond : à savoir, qu’il est correct de dire « non » à d’autres personnes, d’autant plus si ils nous pressent dans le but d’obtenir notre coopération, c’est-à-dire un « oui ». Sans la possibilité de dire « non » sans culpabilité ni mauvaise conscience, il devient impossible de dire un « oui » sincère.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Samarbejdets pris
Traduction : David Dutarte

Le besoin d’attention des enfants

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les idées toutes faites sur l’attention ;
  • le besoin fondamental d’être vu tel que nous sommes ;
  • les dérives et les comportements destructeurs visant à attirer l’attention ;
  • le défi de voir au delà des apparences ;
  • et l’importance de passer du temps ensemble en famille.
Jesper Juul

Le besoin d'attention des enfants

Les enfants ont besoin de beaucoup d’attention ?

Nous connaissons tous une ou plusieurs des affirmations suivantes :

– Les enfants ont besoin de beaucoup d’attention ;
– Elle veut sans doute juste avoir de l’attention ;
– Il fait ça juste pour attirer l’attention ;
– De nos jours, les enfants reçoivent beaucoup trop d’attention ;
– Les enfants aujourd’hui veulent tout le temps être vus et entendus.

Parfois, nous utilisons le mot « attention » avec une connotation positive et d’autres fois, nous en parlons de manière négative – comme d’un besoin d’être au centre, presque à la manière d’une primadonna, et de ne pas être en mesure de tolérer que d’autres puissent aussi avoir notre attention. Mais, il nous arrive aussi de parler du besoin tout simplement fondamental des enfants (et de tout être humain) d’être « vu », pour reprendre l’expression consacrée. Mais de quoi s’agit-il vraiment ? Quand la demande d’attention des enfants reflète-t-elle l’expression d’un véritable besoin existentiel et quand est-elle l’expression malsaine d’une envie d’être au centre et couvert d’applaudissements ?

 

Besoin d’être vu tel que nous sommes

Notre « besoin d’attention », au sens de l’intérêt que nous portent d’autres personnes, varie énormément d’un individu à l’autre.

Certains se sentent le mieux quand ils peuvent être seuls l’essentiel du temps, tandis que d’autres, au contraire, quand ils sont en permanence entourés de monde. Ce qui nous est commun à tous, c’est que nous avons besoin des autres comme « témoins » de nos vies. Quelqu’un qui remarque quand nous avons changé de coiffure, quand nous portons un bel habit, quand nous sommes heureux ou triste, préférons être laissé seul ou souhaitons volontiers prendre part à la conversation ou au jeu en cours.

Nous avons tous le même besoin d’être « vu » par au moins un autre être humain – ou plus de préférence. Se sentir « vu » signifie faire l’expérience d’être vu « au delà des apparences » ou « tel que je suis vraiment. » Cela signifie que quelqu’un doit s’intéresser suffisamment à nous au point de faire l’effort pour nous « voir » au delà de nos comportements auto-dénigrants, impétueux, joyeux, surexcités ou agressifs.

 

Pour 15 minutes de gloire…

Le besoin d’être « vu » est aussi vieux que l’Homme, mais que nous y attachions également une importance dans l’éducation des enfants et la pédagogie est chose relativement nouvelle.

Nous le faisons, entre autres, parce que durant les quarante ou cinquante dernières années nous avons appris que la plupart des enfants et des adultes qui mettent beaucoup d’énergie à obtenir de  « l’attention » manquent en fait simplement d’être « vus ».

Les nombreuses émissions de télé-réalité d’aujourd’hui, où les enfants comme les adultes participent, jouent, se défient les uns les autres, etc. n’ont fait que confirmer la soif de l’homme moderne des fameuses « 15 minutes de gloire. » Il ne fait aucun doute que bon nombre des participants se sont inscrits avec le désir d’être « vus » et en ressortent donc très déçus quand ils découvrent qu’on les a simplement « regardés », et que la gloire et le statut de célébrité sont un substitut insatisfaisant.

 

Et quand on ne se sent pas vu…

Dans les familles modernes, où tout le monde est plus ou moins occupé à des activités en dehors du foyer, il est souvent bataille féroce pour attirer l’attention.

Les enfants comme les adultes peuvent aller loin et se comporter de manière outrancière, s’ils ne font pas l’expérience d’être « vu », ni ne se sentent en mesure d’exprimer leurs besoins. Les enfants peuvent devenir agressifs, collants, exigeants, auto-destructeurs et beaucoup plus, si leur besoin d’être « vu » n’est pas reconnu et respecté ou si les parents pensent que ce besoin peut être remplacé par un intérêt superficiel ou l’acceptation de tous les désirs de l’enfant. C’est, entre autres, pourquoi il est si important de passer du temps à jouer avec ses enfants. C’est en effet lorsqu’ils jouent que les enfants peuvent montrer véritablement, et à leur façon, qui ils sont, le jeu offrant en contrepartie la possibilité pour les parents de découvrir véritablement leur enfant.

Certains parents vivent en ayant mauvaise conscience ou avec un sentiment de culpabilité de manière quasi constante parce qu’ils pensent ne pas passer suffisamment de temps avec leurs enfants. Il arrive parfois que ce sentiment éprouvé ne soit pas bien fondé, mais souvent il l’est.

Ils essaient alors de toutes les manières possibles de compenser le manque de temps, soit en étant exagérément au service de l’enfant, soit en donnant satisfaction à chacun des désirs de l’enfant, par exemple pour un jouet, de l’argent ou de nouveaux vêtements. Cette stratégie finit toujours par être frustrante pour les deux parties parce que le besoin d’être « vu » des enfants est exactement le même que celui des adultes. La plupart des adultes savent instinctivement ou ont peut-être eux-mêmes fait l’expérience que ce genre de calcul ne tient pas. Si une femme trouve son mari peu présent et aimerait qu’il lui porte plus d’intérêt, cela n’aide en rien qu’il lui offre des fleurs et des bijoux. Il en va de même pour les enfants bien qu’ils ne sachent pas le verbaliser. Ils peuvent seulement exprimer le manque d’attention et leur déception en « se comportant mal », en devenant « exigeant », en « jouant les enfants gâtés » ou autre comportement similaire. Les enfants, comme les adultes, ont besoin de parler de ce qu’ils font, de ce qu’ils prévoient de faire et de ce qu’ils ont vécu.

 

Voir au delà des comportements…

Cela ne signifie pas que les parents doivent nécessairement trouver que tout est forcément passionnant, mais c’est important qu’ils écoutent afin de se faire une idée de ce que l’enfant raconte de lui-même – derrière l’histoire du copain ou de la copine qui est injuste – ou entre les lignes dans leur rêve de devenir pilote de chasse ou créateur de mode. Cela nécessite du temps, du temps que les adultes ne passent pas à éduquer ou instruire, mais du temps pour écouter et montrer de l’intérêt, un « temps précieux » mesuré à l’échelle des enfants.

Les enfants et les jeunes qui constamment cherchent ou nécessitent l’attention d’une manière qui est soit irritante pour l’environnement soit qu’eux-mêmes le ressentent comme une humiliation, sont presque toujours des jeunes qui n’ont pas fait l’expérience d’avoir été « vus » et appréciés véritablement comme ils sont.

Plus l’attention qu’ils reçoivent est superficielle ou empreinte d’irritation, plus ce manque d’expérience sera grand.

 

Passer du temps ensemble…

Il y a une troisième forme d’attention qui est importante pour la famille et le bien-être individuel de chacun de ses membres. On peut la comparer au radar qui enregistre sur un navire tout ce qui se passe dans un certain rayon. Les enfants naissent avec cette capacité et la plupart des mères la développent dans la relation qu’elles ont avec chacun de leurs enfants. Elles savent à peu près à chaque instant comment les enfants vont, ce à quoi ils sont occupés, ce qui les dérange, etc. Les pères peuvent aussi développer cette intuition, s’ils ont ou se donnent la possibilité d’être seuls avec l’enfant pendant au moins une semaine ou deux. En tant que parents, c’est un art de tout enregistrer tout en restant concentré sur l’essentiel.

Encore une fois, cela nécessite que vous passiez du temps ensemble.

Un des mythes de notre époque, créé par les médias, est que les parents d’aujourd’hui n’ont « pas de temps » pour leurs enfants ou leur couple. Nous sommes probablement plus proches de la vérité si nous constatons que les enfants autrefois n’avaient, pour la plupart, que très rarement fait l’expérience d’être « vu » et que beaucoup de couples ont été contraints de passer pas mal de temps « vide de sens » en compagnie l’un de l’autre. Les exigences relatives au contenu émotionnel des relations familiales ont augmenté de manière phénoménale au cours des vingt dernières années et il nous faut évidemment du temps pour apprendre comment nous pouvons montrer notre intérêt l’un pour l’autre et notre engagement l’un envers l’autre d’une manière qui porte ses fruits et qui ne soit pas seulement l’expression de remords ou de solutions de secours.

C’est agréable d’obtenir de la reconnaissance, des louanges et de l’attention au travail ou à l’école, mais cela ne comble en rien notre besoin d’être « vu » par ceux que nous aimons. Parfois cela a l’effet inverse, parce qu’on nous porte justement de l’attention au travail et à l’école en fonction de nos performances, confirmant ainsi la qualité de celles-ci. Nous avons un besoin au moins tout aussi grand d’être « vu tel que nous sommes » et apprécié en tant qu’être humain dont on partage la vie, ce besoin étant comblé presque uniquement dans les relations empreintes d’amour que sont celles à nos enfants et à d’autres adultes.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Børns behov for opmaerksomhed
Traduction : David Dutarte

La relation entre les parents : un cœur et une source d’énergie pour la famille

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les relations empreintes d’amour entre deux adultes et comment elles touchent en quelque chose de profond en chacun de nous ;
  • les inévitables conflits existentiels et les manières que nous avons de les appréhender ;
  • la coresponsabilité comme alternative à la culpabilité.
Jesper Juul

La relation entre les parents : un coeur et une source d'énergie pour la famille

Une relation qui nous touche profondément

Une relation empreinte d’amour entre deux adultes ressemble en bien des points à une amitié ou une relation professionnelle durable : notre bien-être dépend de ce que nous appelons parfois la « chimie » entre les partenaires. La différence, à la fois grande et importante, réside dans le fait que ce qui se passe entre les partenaires dans une relation empreinte d’amour les touche, très rapidement, beaucoup plus profondément que n’importe quelle autre relation. J’ai choisi le mot ”profondément” pour rendre le lecteur attentif au fait que les aspects constructifs de la relation, comme les destructifs, nous mettent en contact avec ce qu’il y a de plus fondamental dans notre existence et avec la personnalité que nous nous sommes construite durant notre enfance.

Toute relation reposant sur l’amour envers un autre être humain contribue en effet au développement de notre existence et de notre personnalité – et cela, toute la vie.

Cela commence avec nos parents et éventuellement nos frères et sœurs, et cela continue avec nos partenaires, nos enfants et, pour les plus chanceux, nos petits enfants.

Voilà pourquoi nous partageons toujours la responsabilité de la qualité de vie de notre partenaire. Non pas parce que c’est un engagement moral mais tout simplement parce que c’est une des conséquences du fait d’être aimé.

Nous avons – simplement par notre manière d’être au monde – accès à ce que l’autre a de plus fragile en lui, aussi bien protégé s’estime-t-il être.

Lorsqu’on vit avec quelqu’un, il nous est difficile de juger d’un point de vue existentiel si la relation est constructive ou destructive. Parfois, ce qui dans l’instant est vécu comme le plus douloureux s’avère être le plus constructif à long terme. Cela ne signifie pas que la relation ne puisse pas être à la fois constructive et qu’il s’en dégage un sentiment formidable. C’est tout à fait possible. Cela se produit par exemple lorsque nous nous sentons « vus », peut-être pour la première fois, par un autre être humain, lorsque nous nous sentons connectés l’un à l’autre dans une sorte d’harmonie intemporelle ou simplement lorsque nous observons qu’en mettant nos forces en commun nous parvenons exactement à nos fins. Le problème c’est que personne ne sait comment faire pour que de tels moments, heures ou jours puissent se produire. Il n’y a pas de recette du bonheur et on ne peut pas écrire d’article scientifique sur le sujet. On ne peut en faire que de la musique ou de la poésie.

 

Les inévitables conflits existentiels

Le sujet sur lequel on peut, par contre, disserter c’est comment appréhender, et y faire face le mieux possible, les conflits et problèmes qui sont latents à toute relation empreinte d’amour. Non pas pour éviter la douleur et la peine, mais pour en ressortir plus grand.

Dans notre famille d’origine, nous apprenons à réagir de certaines manières – aussi bien à ce qui se passe en nous que dans l’interaction avec les autres. Certaines d’entre elles sont de l’ordre de l’autodestruction. Cela signifie que nous faisons des choses qui vont à l’encontre de notre intérêt propre le plus profond et qui nous empêchent de nous épanouir.

Certaines de ces réactions nous ont été inculquées ou imposées par nos parents ou selon la culture dans laquelle nous avons grandi : avoir peur de notre propre sexualité, minimiser toute douleur intérieure, éviter tous les conflits par peur de la violence, prendre la responsabilité pour toute la famille parce que les parents en étaient incapables, etc.

Nous avons appris certaines d’entre elles de nous-mêmes parce que nous coopérions et avons fait tout notre possible pour nous adapter.

Le résultat de tout cela, c’est que nous avons appris que ce genre de réactions, qu’elles soient intériorisées ou extériorisées, conditionne l’amour des parents et l’acceptation de l’entourage. Et c’est pourquoi nous les transmettons dans la famille suivante : la nôtre. Elles deviennent tout simplement partie intégrante de notre manière d’aimer et de nous sentir dignes d’exister.

Et puis, quelque chose d’intéressant (et dérangeant !) se produit lorsque nos modes de fonctionnement auto-destructifs viennent, après quelques années, réactiver les souffrances de notre partenaire. Cela nous prend presque toujours par surprise. Nous avons oublié le prix qu’il nous a fallu nous-mêmes payé lorsque nous étions enfants. Nous avons effacé la douleur et considérons nos comportements comme étant une part importante de nous-mêmes. Ce qui en soi est vrai, compte tenu du fait que c’est comme cela que nous avons été durant de nombreuses années et que nous avions de bonnes raisons d’être ainsi.

Mais ce n’est pas entièrement vrai. Ces comportements étaient importants et nécessaires dans un contexte défini, mais ne le sont plus aujourd’hui. Notre « moi » n’est pas quelque chose de fixe ni de fini – il change sous l’influence de nos relations les plus importantes. Non pas comme un caméléon changerait de couleurs en fonction de l’environnement mais parce que chaque relation fait ressortir en nous différentes qualités.

Si je suis par exemple un homme typique, élevé comme la plupart des garçons, ma capacité à travailler et à subvenir aux besoins de ma famille jouera un rôle très important pour mon identité et mon sentiment d’être utile à ma famille et à la société. Après un certain temps, ma partenaire peut éprouver le sentiment, et m’en faire le reproche, que notre relation ou la relation aux enfants ne sont pas une priorité pour moi. Cela me trouble et me rend malheureux. Si elle n’arrive pas à concevoir que j’agis comme cela pour le bien de notre famille, comment puis-je alors lui faire comprendre qui je suis ?

Ma partenaire a, de son côté, été élevée selon les mêmes principes d’éducation que des générations de femmes avant elle, et elle a appris que la proximité et l’interaction avec les enfants sont ce qu’il y a de plus important. Elle exige en même temps énormément d’elle-même puisque, pour ne plus être dépendante de son mari et développer sa propre identité, elle souhaite étudier et trouver un travail. Elle considère alors qu’une double tâche lui incombe et se sent bien seule dans notre relation.

 

Personne n’est coupable – tous les deux sont responsables

Dans une situation de conflit existentiel comme celle-ci, personne n’est coupable et il ne sert à rien de comparer les situations respectives des partenaires. Ce serait comparer des pommes et des poires. A la place, il nous faut réfléchir sur nous-mêmes – personnellement et individuellement – et nous engager dans les (nombreux) dialogues qui sont nécessaires et par lesquels il nous faut passer pour apercevoir les fruits qu’offre à récolter un changement dans nos automatismes de priorisation, à l’égard aussi bien de soi que de l’autre et du couple – dans l’ordre cité. Choisir des compromis rapides et faciles pour obtenir le calme et la tranquillité est illusoire.

Mais comment faire quand l’un d’entre nous a grandi dans une famille où l’on parlait ouvertement des choses alors que l’autre, dans la sienne, a grandi seul et en silence ? L’un vit inconsciemment selon la devise : « Si on s’aime, alors on parle ouvertement des choses. » Alors que la devise de l’autre est : « Si on s’aime, il faut se débrouiller seul sans déranger l’autre avec ses problèmes. » La réponse est la même pour l’un comme pour l’autre : chacun doit prendre conscience et réaliser que ce qu’ils ont appris durant leur enfance ne constitue pas une base suffisante à une relation empreinte d’amour dans leur famille actuelle.

Le développement personnel fait partie intégrante de la vie de couple, dans la mesure où l’équidignité en est une des composantes recherchées et où les rôles ne sont pas définis d’avance. Personne ne peut survivre, dans une relation empreinte d’amour, que ce soit à un partenaire ou à ses enfants, tout en gardant la même personnalité et la même identité que lorsqu’il ou elle avait 20 ans. On peut même dire que c’est le prix principal à payer sur la course de haies de l’amour.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : De voksnes samspil er familiens hjerte og næring
Traduction : David Dutarte

La relation d’équidignité – un nouveau paradigme moral en éducation ?

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • la dignité existentielle des enfants comme étant égale à celle des adultes ;
  • l’équidignité en tant que qualité relationnelle ;
  • l’importance du leadership adulte ;
  • et sur la réciprocité comme élément essentiel des relations durablement constructives.
Jesper Juul

La relation d'équidignité : un nouveau paradigme moral en éducation ?

Une provocation bienvenue

La considération d´une dignité existentielle des enfants et des jeunes égale à celle des adultes a été autant bienvenue que très provocante. Le fait de décrire la relation idéale entre parents et enfants, et entre les thérapeutes adultes et leurs jeunes clients comme une relation d´équidignité (1) a provoqué parmi certain professionnels beaucoup d´angoisse, d´emportements et de désaccords et parmi d´autres de l´espoir et du ravissement. J´ai été surpris lorsque le professeur Magne Raundalen a parlé de moi comme l´auteur d´un nouveau paradigme en éducation. Je n´avais jamais réfléchi au concept d´équidignité en tant que concept moral lorsque j´ai commencé à en parler et à écrire sur le sujet dans les années 80, la raison en était toute autre.

J´avais alors travaillé pendant quinze ans comme thérapeute familial – d´abord dans un centre thérapeutique (2), ensuite avec des groupes de mères seules défavorisées, puis comme enseignant à l´institut Kempler au Danemark où nous recevions un grand nombre de familles qui avaient des problématiques très différentes, et qui provenaient de tous les échelons sociaux. Le point commun de ces familles était que les parents étaient frustrés du comportement de leurs enfants et de leur relation mutuelle, une relation que les parents estimaient marquée par un manque d´attention, un manque de coopération, un manque de respect et un manque d´obéissance.

 

Prendre en compte l’existence des enfants

Comme la plupart de mes collègues je me trouvais issu d´une tradition du développement psychologique qui s´occupait à peine de l´existence des enfants et des jeunes, une tradition thérapeutique qui visait exclusivement à changer le comportement social des enfants et des jeunes, et une tradition éducative basée sur quatre vingt pour cent de moralité et vingt pour cent de connaissance. Nous nous sommes aperçus qu´avec ce point de départ, tout comme les parents et les éducateurs spécialisés, bien trop souvent nous étions insuffisants – ceci dans à peu près les deux tiers des cas. Lentement, nous avons appris à nous détourner de certaines vérités morales et professionnelles existantes, ce qui a fait place à de nouvelles façons de voir et a offert de nouvelles perspectives sur les vieilles problématiques.

Nous avons appris qu´une certaine qualité relationnelle entre enfants et adultes pouvait transformer des relations destructives en relations constructives. Au début cette qualité était difficile à concrétiser et à appréhender complètement, parce qu´en fait elle se trouvait « entre les lignes« , dans le processus interpersonnel. C´était pendant une décennie où les relations enfants/adultes étaient en passe d’être démocratisées – changement énorme – dans toute la société et où la terminologie était souvent politique ou possédait des racines politiques et idéologiques. C´est pourquoi il n´était pas simple de définir cette qualité en termes existentiels et psychologiques – comme un concept professionnel, mais peu à peu nous nous sommes mis d´accord sur le fait que l´équidignité était à la fois précise et utilisable. Il y a donc une grande différence entre équidignité et égalité dans ma compréhension et dans mon utilisation de ces notions. En tant qu´être humain, je suis d´avis que les enfants et les jeunes doivent avoir une voix, et que c´est une bonne idée pour tout le monde qu´ils puissent avoir une grande influence (politique) et participent dans tous les contextes. Que la société des adultes partage son pouvoir avec eux. Mais cette opinion n´a rien à faire avec ma connaissance professionnelle du fait que l´équidignité est un facteur décisif dans les relations familiales, tout comme dans les relations professionnelles entre enfants et adultes.

En tant que qualité relationnelle l´équidignité a deux aspects :

1. Le respect identique de la dignité et de l´intégrité personnelle des deux partenaires ;
2. Qu´il soit prêté à l´expressivité spontanée de vie de l´enfant, à ses opinions, ses besoins et souhaits, la même valeur pour la relation que les expressions de l´adulte.

 

Qualité du leadership adulte

Je ne pense pas que nous nous rendions service, d´un point de vue professionnel, à en parler comme d´un droit, d´une approche juridique ou politique, mais il nous faut insister qu´il s´agit d´une qualité nécessaire que les adultes doivent prendre la responsabilité de manifester si ils souhaitent des relations thérapeutiques fécondes vis à vis des enfants et des jeunes. Il n´y a aucun doute professionnel (à ce que je sache) sur le fait que les enfants ont besoin de leadership des adultes pour se développer sainement, ou bien pour se débarrasser d´un comportement destructif. Le concept d´équidignité ne remet pas cela en cause, mais souligne une certaine qualité de leadership. Pendant les années quatre-vingt dix, un grand nombre de recherches scientifiques a été fait qui soutient notre expérience.

Un grand projet de recherche aux États Unis comprenant plusieurs milliers de familles s´était mis pour but de rechercher, parmi les familles heureuses et qui « fonctionnaient bien », ce qui justement les rendait heureuses et qui les faisait « bien fonctionner ». Plusieurs facteurs ont été décrits, et même si l´équidignité n´a pas été nommée (le concept a été construit bien plus tard en américain : equal dignity), on y mentionne la capacité et la volonté des parents à prendre leurs enfants aux sérieux, la flexibilité par rapport aux différences qu´il y a entre les enfants, et la prise en considération des souhaits et besoins des enfants dans leurs décisions parentales.

On ne peux naturellement pas conclure d´un point de vue de l’approche thérapeutique familiale que le manque d´équidignité est la cause des problèmes entre parents et enfants, mais nous pouvons constater qu´en pratique il est rarement possible de constater l’équidignité dans des relations problématiques, et que la mise en œuvre de cette qualité réduit presque toujours le nombre de conflits comme elle contribue à augmenter la sensation de réussite chez les parents ainsi que le sentiment chez les enfants que les parents se soucient d’eux. (Le contraire se produit quand on donne le pouvoir aux enfants.)

 

Réciprocité dans la relation

Les travaux scientifiques de Daniel N. Stern, P. Fornagy et autres sont arrivés presque en même temps, en établissant entre autre le fait que les réactions des enfants ont toujours du sens d’un point de vue relationnel.

Ceci n´a pas seulement confirmé notre expérience clinique, mais nous a aussi aidé à développer un langage sur la réciprocité décisive entre parents et enfants. Cela vaut également pour le grand ouvrage de Løvlie-Schibbyes sur la signification des relations et la thèse doctorale de Berit Bae sur la Reconnaissance dans les relations pédagogiques.

L´équidignité en tant que comportement concret est encore une chose que la plupart des adultes doivent apprendre, mais d´après notre expérience, ce processus d´apprentissage est relativement rapide et sans grande peine parce que le résultat se voit tout de suite et la récompense – sous forme de relations satisfaisantes, est énorme. Il en de même dans les relations professionnelles, mais c´est souvent un processus plus long et plus lourd car l´identité professionnelle de beaucoup de personnes est mise en jeu. Un des grands blocages consiste en ce que nous ne sommes pas habitués à regarder et à décrire les relations sous forme sujet-sujet, nous décrivons en conséquence seulement les derniers symptômes ou le comportement superficiel du partenaire le plus faible.

Nous réfléchissons encore le plus souvent sur ce qui est profitable pour les enfants ou pour les adultes. Nous manquons simplement d´une terminologie commune qui puisse nous aider à soutenir et à documenter que ce qui crée des relations constructives est par définition profitable pour les deux partenaires. Jusqu´à ce qu´on y arrive, l´équidignité est un concept applicable. Comme je l´ai dit auparavant, je ne la vois pas avant tout comme un paradigme moral, mais puiqu´on y est, je la vois comme une exigence éthique.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Den ligeværdige relation
Traduction : Isabelle Pollet

Cet article a été publié la première fois dans Norsk Psykologtidning, 2005.


1 : Ligeværdig relation : en danois, le mot ligeværdig (lige : égal et værdi : valeur) comprend à la fois la notion d´égalité ou d´équivalence, et la notion de valeur; Jesper Juul a choisi de connecter la notion de relation avec la notion d’une valeur équivalente, de valeur semblable ou d´une « même » dignité. Ce concept remarquable chez Juul ligeværdig relation est ici traduit par relation d’équidignité. Il est important de remarquer qu´il ne s´agit pas d´égalité entre les partenaires d´une relation, mais de la reconnaissance d´une dignité commune et semblable entre les partenaires, un respect de l´humain. Ndt.

2 : Behandlingshjem : il y a au Danemark plusieurs genres de centre où les enfants et les jeunes peuvent habiter lorsqu´ils ne peuvent pas rester chez leur parents. Le type de centre dont il s´agit ici, est un centre où les enfants et les jeunes sont suivis de trés près, ils y demeurent en général pendant plusieurs années, et souvent le centre a sa propre école. Les enfants et jeunes demeurant dans de tels centres ont en général des problèmes existentiels massifs, et ont vécus dans des familles ne pouvant pas s´occuper d´eux (problème de drogue, alcoolisme, violence, maladies psychiques, abandons grave, etc.). Ndt.