Et quand arrive l’adolescence…

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • ce que signifie l’adolescence pour nous parents, en termes de résultats et de perte ;
  • les enjeux du développement de la responsabilité personnelle ;
  • les attitudes à adopter pour favoriser le développement de l’intégrité ;
  • les pièges à éviter ;
  • et l’attitude à adopter en cas d’échec.
Jesper Juul

Et quand arrive l'adolescence...

La crise d’adolescence ?

Il y a peu de période dans la vie d’un enfant qui soit aussi entourée de mythes et d’attitudes préconçues que l’adolescence (d’environ 12 ans jusqu’à environ 18 ans). On serait presque amené à croire qu’il s’agit d’une période de maladies au regard des termes utilisés pour la définir : rébellion, pré-adolescence, puberté, crise d’identité, et ainsi de suite. Comment survivre avec un adolescent à la maison ? est le titre d’un livre sur le sujet, représentatif de la plupart de ce qui se dit et s’écrit sur ces années importantes de la vie des enfants : ils décrivent les choses du point de vue des adultes, et pour la plupart d’entre elles, ce ne sont que projections directes (ce que les adultes imaginent et perçoivent est transféré sur les jeunes, comme si tout était vrai).

Lorsqu’en tant que parents, nous regardons nos enfants à cet âge, nous voyons avant tout le résultat de nos propres efforts au cours des années précédentes. Nous sommes confrontés à notre propre éducation, nos propres modèles et nos propres vertus et défauts, pour le meilleur et pour le pire. En somme, le résultat de la volonté des enfants à coopérer avec nous (nous copier, nous imiter) et des « agressions » plus ou moins conscientes de leur identité que chacun d’entre nous, partenaires, leur ont fait subir.

 

Une perte pour les parents

En tant que parents, nous éprouvons également une perte importante lorsque les enfants atteignent la puberté. Nous perdons en grande partie la proximité que nous avions jusqu’ici avec eux. Nous perdons leur admiration inconditionnelle. Nous perdons une partie de notre contrôle – et l’essentiel de notre pouvoir. Dans le même temps, il nous faut changer de rôle vis à vis des enfants. Alors que nous étions jusqu’à présent en pleine ligne de front, il nous faut maintenant battre en retraite pour tenir un rôle d’observation et de soutien. Les enfants n’ont plus d’utilité à nous avoir comme partenaire éternellement sur le qui-vive (cette place va progressivement être prise par leurs camarades et d’autres adultes) mais plutôt comme « partenaire d’entraînement » (sparring-partner) et filet de sécurité.

Pour de nombreux parents, il est extrêmement difficile de faire face à cette perte et ce changement de rôle. La douleur de la perte et la confusion liée au changement de rôle créent un état de tension permanent, une sorte « d’état d’alerte », où l’irritabilité prend largement le dessus sur l’attention et les soins. Il est donc nécessaire que les adultes discutent beaucoup durant ces années-là et s’entraident pour faire face à la perte et définir ensemble les contours de leur nouveau rôle parental. Nombreux sont les adultes qui discutent effectivement beaucoup durant cette période, mais malheureusement, ils parlent souvent de l’enfant au lieu de parler d’eux-mêmes et l’un à l’autre. Cela engendre un type de discussion sur les adolescents qui ressemble pour beaucoup à une session de l’état-major général juste avant que l’ennemi envahisse le pays.

La plupart des parents ne se préoccupent pas non plus de voir ce à quoi leur approche éducative et leur coexistence avec l’enfant ont conduit. Ils sont donc susceptibles soit de faire porter à l’enfant toute la responsabilité, soit de s’accabler de culpabilité. Mais ils ne peuvent échapper à cela ! Nous avons fait du mieux que nous pouvions et nous devons en assumer la responsabilité. Et faire encore, dans un élan obsessionnel, une dernière tentative éducative n’apportera rien. Lorsque les enfants ont atteint cet âge, il est trop tard pour les éduquer ou les transformer. Au contraire, il nous est encore possible de changer, d’apprendre de nouvelles choses et de laisser les enfants inspirer nos vies et nos relations.

 

Assumer soi-même sa responsabilité

La « responsabilité » est un bon exemple de problème. La plupart des parents souhaitent avoir des adolescents qui puissent assumer leur propre responsabilité et la responsabilité de leur vie au quotidien. Cela signifie par exemple :

– qu’ils puissent se lever seul à temps pour être à l’heure à l’école ;
– qu’ils soient eux-mêmes responsables de faire leurs devoirs ;
– qu’ils soient eux-mêmes responsables de leurs vêtements ;
– qu’ils puissent eux-mêmes prendre la responsabilité de rentrer à la maison pour rattraper le sommeil perdu lorsqu’ils sont sortis ;
– qu’ils puissent eux-mêmes prendre la responsabilité des accords qu’ils passent en termes de jobs d’été, d’activités sportives, etc ;
– qu’ils puissent eux-mêmes prendre la responsabilité de leurs finances et gérer leur argent de poche ;
– qu’ils soient eux-mêmes tenus responsables de la propreté de leur chambre ;
– et qu’ils puissent choisir de manière responsable parmi leurs camarades, afin de ne pas s’attirer d’ennuis.

Il est important ici de rappeler que le  « eux-mêmes » ne signifie pas tout seul ! Les parents doivent être actifs dans leur rôle de  « sparring partners« , mais ils doivent laisser la responsabilité aux jeunes.

Tout cela peut paraître dans l’ensemble raisonnable et sensé, et c’est ce qu’on peut raisonnablement attendre de la part d’enfants de cet âge. Mais comment se fait-il que c’est précisément ce qui donne lieu à tant de conflits dans de si nombreuses familles ? Et bien, la raison en est très simple et évidente. La plupart des parents essaient d’apprendre à leurs enfants à assumer leur responsabilité en la prenant en charge jusqu’à ce qu’ils aient 13-14 ans, puis presque brutalement, ils la laissent aux enfants. Et les enfants échouent forcément.Il faut en réalité environ 10 ans (au minimum) pour apprendre à assumer sa propre responsabilité en ce qui concerne les questions mentionnées ici. La deuxième raison, qui est de plus en plus courante, est que les parents ont maintenu un service de haut niveau et contribué ainsi à créer une dépendance continue qui est préjudiciable au développement des jeunes, mais qui peut être réconfortante pour les parents.

 

Contrôle interne ou externe ?

Avant de continuer, arrêtons-nous un instant sur le concept de responsabilité. Que voulons-nous véritablement dire par là ? Est-ce que cela signifie que nous voudrions que les enfants soient responsables d’eux-mêmes ou que nous souhaiterions qu’ils puissent rendre des comptes à d’autres (l’école, la société, nous) ?

Être responsable de soi-même, c’est agir avec intégrité, assumer la responsabilité d’agir en accord avec soi-même et assumer les conséquences de ses actions. On appelle parfois cela être dirigé de l’intérieur par opposition à être dirigé de l’extérieur. Nous sommes dirigés de l’extérieur lorsque nous sommes responsables vis à vis des exigences externes, lorsque nous respectons des règles, normes et autres demandes imposées par d’autres personnes, ou tout simplement les « c’est comme ça qu’on fait ».

Fondamentalement, la plupart des parents souhaitent probablement que leurs enfants grandissent de manière à pouvoir agir avec intégrité. Malheureusement, il arrive souvent en cours de route qu’ils changent leur désir de voir leur enfant être fort intérieurement et le remplacent par des exigences externes.

En quoi cela est-il alors honteux ? Il est certainement important pour les enfants d’apprendre à se conformer aux exigences de la société, de l’école, du monde du travail (et à celles des parents (!)). Oui, c’est d’une certaine manière évident, et peut-être est-ce pour cela que nous, êtres humains si sagement disposés, agissons en tant que citoyen de manière la plus constructive lorsque nous avons appris à agir avec intégrité, lorsque nous agissons réellement en suivant notre force intérieure. On peut dire cela aussi d’une autre façon : ce n’est que lorsque nous avons appris à assumer notre propre responsabilité que nous pouvons aussi être responsables envers les autres.

Nombreux sont les parents qui expliquent tout simplement leur tendance à prendre la responsabilité de leurs enfants par une pression externe. Et cette pression peut même être très grande, provenant par exemple de l’école. Pour une raison quelconque, la majorité des enseignants estiment que c’est de la responsabilité des parents que les enfants fassent leurs devoirs, et nombreux sont les parents qui endossent malheureusement cette responsabilité. De là, on en vient alors facilement à veiller à ce que ils se lèvent à l’heure le matin, qu’ils n’oublient pas leurs vêtements de sport, qu’ils préparent leurs sacs d’école correctement, qu’ils aillent se coucher, qu’ils rangent leurs chambres, etc.

 

Le test ultime

Qu’advient-il si vous laissez par exemple la responsabilité des devoirs à un enfant ? L’enfant peut-il assumer cette responsabilité ? Oui, certainement. Durant les deux ou trois premières années, il faut certainement un peu d’amour et d’intérêt et une aide amicale des parents. (Et par là, je ne veux pas dire la voix contrôleuse et inquisitrice qui dit automatiquement « Est-ce que tu as des devoirs à faire aujourd’hui ? », « As-tu fait tes devoirs ? », « Tu n’as pas de devoirs à faire ! Est-ce que c’est bien vrai ? »

Le problème n’est pas de savoir si l’enfant peut assumer la responsabilité mais de savoir si les parents peuvent l’aider à le faire. Et si vous vous entendez poser tous les jours ces questions à votre enfant – de manière automatique – alors vous êtes sur la mauvaise pente. Mais, même si vous avez pu tenir jusqu’à maintenant, arrive le jour où, test ultime, votre enfant de 10 ans, plein d’audace, vous dit : « Oui, j’ai beaucoup à faire pour demain, mais j’ai prévu d’aller jouer au football à la place. » Si nous arrivons à garder la face dans un tel moment, nous pouvons nous féliciter non seulement d’avoir un enfant qui peut assumer sa propre responsabilité, mais aussi un enfant qui a tellement confiance en nous qu’il n’hésite pas à dire la vérité. Pour la plupart d’entre nous, c’est cependant difficile. Nous endossons généralement la responsabilité des devoirs d’école et finissons par critiquer l’enfant lorsqu’il tente d’agir avec intégrité. Nous recevrons, lorsqu’ils auront alors 14 ou 15 ans, notre châtiment mérité qui sera d’ampleur proportionnelle à la façon à plus ou moins court terme dont nous avons réagi durant les 12 premières années.

Les enfants continueront certainement à essayer d’agir avec intégrité, mais pour éviter le blâme et la critique, ils développeront les talents qui leur permettent de prendre la vérité à la légère. Ils perdront lentement leur précieuse intégrité car nous avons oublié dans notre élan de l’apprécier, leur ayant proféré pendant toutes ces années qu’il est plus important d’obéir que de s’écouter soi-même. Nous ne le pensions pas réellement peut-être, mais nous l’avons dit !

 

Lorsque le mal est fait

Que faire si vous avez déjà échoué et que vous avez devant vous un adolescent dépravé que vous devez appeler cinq fois chaque matin pour se lever ? Ou qui ne range jamais sa chambre ? Ou qui ment quant à ses devoirs ? Est-il trop tard ?

Non, il n’est pas trop tard, mais c’est s’y prendre à la dernière minute. Cela signifie que la guérison sera difficile – aussi pour les parents. Pour commencer, les parents doivent prendre la responsabilité de leurs actes, c’est-à-dire de leurs propres erreurs et mettre cartes sur table :

« Maintenant, écoute-nous, mon gars. Nous ne sommes pas satisfaits de la façon dont tu assumes ta propre responsabilité et celle de ta vie. Nous t’avons souvent grondé et blâmé à ce sujet, et nous aimerions présenter nos excuses pour cela. Nous en avons parlé et nous avons réalisé que c’est nous qui avons endossé ces responsabilités ces six dernières années en contrôlant systématiquement tes affaires et ta vie. Nous avons décidé de cesser. Nous sommes conscients que cela va prendre un certain temps à améliorer la situation, mais nous estimons que tu es capable de le faire. Cela va être plus difficile pour nous. Nous sommes tellement habitués à intervenir dans tes affaires et prendre la responsabilité de tout, que cela prendra probablement un certain temps avant que nous puissions t’aider – et nous espérons que tu nous supporteras suffisamment longtemps. Cela sera bien sûr particulièrement difficile pour nous quand tu vas faire des choses que nous n’aimons pas, mais tu devras nous rappeler que c’est ta responsabilité. »

Chacun de vous, père et mère, devez bien sûr trouver les mots qui correspondent à votre propre situation, mais en aucun cas il ne doit y avoir de mots qui laisseraient croire l’enfant fautif. Les parents doivent assumer pleinement leurs responsabilités. C’est la chance remarquable que nous avons toute la vie de pouvoir influencer nos enfants : en étant pour eux de bons exemples.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Teenagefamilien
Traduction : David Dutarte

Vivre ensemble en famille

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • la qualité des relations entre adultes ;
  • les inévitables conflits et la place qui leur est donné au sein de la famille ;
  • la manière dont nous, adultes, gérons individuellement les conflits ;
  • l’amour et la volonté de vivre ensemble comme éléments de réussite.
Jesper Juul

Vivre ensemble en famille

!Qualité de l’interaction

Il existe d’innombrables façons de vivre ensemble en tant qu’homme et femme, et en tant que parents, mais aucun expert ne peut vous indiquer le « vrai » chemin à suivre ou vous dire comment réussir en tant que couple. La raison en est simple : c’est qu’il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu. Il y va de la vie de couple comme de la vie – elle ne peut pas être prédite, seulement vécue.

Il n’y a de fait pas de recette pour le bonheur, mais nous en savons suffisamment pour dire qu’il y a certaines choses dont il vaut mieux être conscient et pour lesquelles il vaut la peine d’être attentif.

 

C’est la qualité de l’interaction entre adultes qui donne le ton et détermine l’atmosphère qui règne dans la famille.

 

A première vue, cela peut paraître un peu étrange. Nous savons combien le fait qu’un enfant tombe malade peut influer sur l’ambiance, et combien un enfant qui se réveille la nuit peut affecter l’humeur des adultes, ou comment l’inquiétude peut prendre le dessus lorsque l’adolescent de treize ans n’est pas rentré à temps. Mais ce ne sont que des sentiments qui sont éveillés en nous par des événements divers, et c’est tout à fait approprié. Il doit y avoir de la place pour ce genre de sentiments.

L’ambiance générale qui règne dans la famille est davantage déterminée par la façon dont les adultes – ensemble – font face à tous ces sentiments passagers. Si je suis complètement submergé(e) par l’anxiété ou l’inquiétude, puis-je en parler à mon partenaire sans être rejeté(e), ignoré(e) ou ridiculisé(e), et sans pour autant qu’il ou elle devienne complètement dingue ? Est-ce que mes sentiments et mes réactions sont accueillis avec respect dans ma famille ? C’est de cela dont il s’agit.

 

Comment peut-on gérer les conflits ?

Il y a dans toutes les familles, et de façon permanente, des conflits, et il n’est pas possible de les résoudre tous, dans l’instant. Cela, quelle que soit notre capacité à en parler. Peu importe non plus combien nous nous aimons les uns les autres. Certains conflits sont en effet si profondément ancrés dans notre propre manière d’être qu’ils ressurgissent périodiquement, et que nous trouvons une manière d’y faire face seulement dix ou vingt ans plus tard. L’atmosphère au sein d’une famille dépend ainsi fortement de la façon dont nous gérons les conflits.

Certains d’entre nous s’inquiètent tellement de perdre leur partenaire qu’ils sont pris de panique. Certaines personnes ont besoin de beaucoup de temps pour réfléchir avant d’être prêtes à discuter du conflit, tandis que le partenaire peut être une personne pour qui tout doit avoir été analysé et résolu avant que la journée soit finie. D’autres voient dans les conflits une lutte de pouvoir et ont à chaque fois besoin d’avoir raison, tandis que d’autres encore sont plus enclins à faire des compromis et faire preuve de souplesse dès le départ.

Que les adultes reconnaissent que les conflits sont nécessaires et qu’ils soient prêts à apprendre comment les gérer ensemble, d’une façon qui convienne à l’un comme à l’autre, est quelque chose d’essentiel pour le bien-être de la famille. C’est assurément la « bonne manière » de gérer les conflits au sein d’une famille, et cela sécurise l’environnement familial pour le plein épanouissement des enfants.

 

De l’amour et de la volonté

Pour créer une bonne atmosphère au sein d’une famille, il faut deux choses : de l’amour et de la volonté. Il ne suffit pas que les adultes s’aiment ; ils doivent aussi vouloir vivre ensemble. Nous vivons tous des moments, des heures ou des jours où nous souhaiterions plutôt ne pas vivre ensemble. Ça fait trop mal, nous sommes trop seuls, il y a trop de disputes, la vie est trop compliquée. Ceci est tout à fait normal et en rien quelque chose qui blesse les enfants – mais encore une fois : tout dépend de la façon dont nous considérons cela. Le mieux qu’on puisse faire, c’est d’être aussi ouverts et honnêtes que possible – et cela suffit amplement !

Les enfants, ô combien compréhensifs puissent-ils être, sont de petites créatures sensibles. Ils détestent quand papa et maman se disputent, mais ils font très bien avec s’ils sentent que les adultes se désirent mutuellement. Il n’y a aucune raison pour que les adultes gardent leurs conflits secrets pour les enfants. C’est d’ailleurs tout à fait impossible ! Les enfants perçoivent très souvent les conflits avant même que les adultes eux-mêmes en soient conscients. Mais c’est important que nous les gérions aussi décemment que possible. Cela signifie avant tout que nous ne pouvons pas nous accuser l’un l’autre sans avoir pris notre propre responsabilité. Il faut être deux pour qu’un conflit ou une lutte de pouvoir s’instaure.

Nous sommes souvent issus de familles qui sont complètement différentes et avons dans nos bagages des expériences et des rêves très différents. Aucun d’entre nous n’a, au départ, la maîtrise de l’art de vivre ensemble avec la personne avec laquelle nous avons justement décidé de fonder une famille. J’en parle comme d’un art, car cela nécessite à peu près la même chose : de l’intuition, de l’honnêteté, du dévouement, du désir, de l’autocritique, de la pratique, de la pratique et de la pratique. Sans oublier des moments où le sentiment de réussite vous emplit corps et âme !

Vous avez bien sûr le droit de penser que vivre ensemble serait plus facile si votre partenaire vous était plus semblable. Vous pouvez aussi rêver bien sûr que l’autre puisse être laissé « à réparer » et revienne en famille pas compliqué et facile à gérer. Mais il est aussi très important de savoir que ces deux choses sont, l’une comme l’autre, tout à fait impossibles. C’est également valable pour les enfants, et bien qu’ils aient eux aussi leur propre tempérament individuel, leur comportement est très fortement déterminé par la façon dont les adultes entretiennent leur relation.

La vie de famille n’a rien à voir avec ce que nous appelons, au quotidien, éducation des enfants, mais, plutôt et avant tout, avec la qualité de vie personnelle et commune des adultes. C’est en fin de compte ce qui détermine la qualité de vie des enfants, beaucoup plus que ce que nous faisons consciemment pour les éduquer. Ce qu’on appelle éducation des enfants n’est pas ce qui donne sens à leur vie, l’aspect éducatif le plus important découle en effet simplement de la manière qu’ont les parents de vivre ensemble.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Familiens samspil
Traduction : David Dutarte

L’avenir de vos enfants, c’est maintenant !

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les objectifs et attentes que nous avons pour nos enfants ;
  • ce que nous voulons vraiment en termes d’épanouissement de nos enfants ;
  • comment nourrir le développement de leur propre estime ;
  • comment éviter de leur faire porter nos propres ambitions ;
  • notre responsabilité de vivre l’instant présent ;

et à s’exercer à l’aide de quelques idées concrètes.

Jesper Juul

L'avenir de nos enfants, c'est maintenant !

L’avenir des enfants : une préoccupation majeure

Depuis la fin du Moyen-âge, les parents essayent de planifier l’avenir de leurs enfants. Ils sont préoccupés par un tas de choses qui ne sont pourtant pas encore arrivées, ils s’en inquiètent et les craignent.

Dans une certaine mesure, ils prennent en otage l’individualité et l’avenir de leurs enfants. Autrefois, c’était une nécessité sociale, mais après la seconde guerre mondiale la sécurité économique et sociale devint une priorité. S’ensuivit une période de prospérité financière et la devise des parents retentit : « Tout ce que nous voulons, c’est que tu sois heureux ! ». Depuis le début du nouveau millénaire, les ambitions sociales des parents ont pris une importance considérable. Il est donc temps de nous poser quelques questions éthiques et fondamentales. Quel rôle joue les enfants dans la vie de leurs parents – et dans la leur ? Les ambitions et les projets des parents sont souvent contradictoires et confus. Cependant, l’impact négatif peut dans une certaine mesure être évité si nous nous concentrons sur nos interactions et sur la vie de nos enfants, ici et maintenant.


Que voulez-vous en tant que parent ?

Souhaitez-vous simplement pour votre enfant qu’il soit heureux ? Vous arrive-t-il souvent de penser à l’éducation et la carrière de votre enfant ? Quelles sont vos craintes les plus grandes ? Comment rêvez-vous l’avenir de votre enfant et dans quelle mesure vos rêves influencent-ils votre enfant ? Quelle importance y a-t-il pour vous à ce que votre enfant devienne une personne compétente et en bonne santé ?

Nous devons garder à l’esprit et reconnaître qu’avoir des enfants est foncièrement un projet égoïste. Nous ne faisons pas des enfants simplement pour le plaisir d’avoir des enfants mais dans l’espoir que leurs vies servent à enrichir les nôtres.

Lorsqu’un enfant vient au monde notre égoïsme, heureusement, diminue et notre intérêt pour lui apporter des soins grandit. En tant que parents, nos attitudes oscilleront entre deux extrêmes : « Tu es mon enfant et c’est moi qui décide ! » et « Mon enfant, c’est ma vie ! » Entre les deux, il existe quantité d’attitudes plus équilibrées.

Quel que soit votre enfant, quels que soient les rêves qui vous font vivre et les soucis qui vous préoccupent, il y a beaucoup de choses que vous pouvez faire justes et encore plus pour lesquelles vous pouvez vous tromper. Il y a toutefois un objectif général à nos interactions avec les enfants, qui est valable aussi bien à la maison que dans les institutions : la plupart des parents espèrent que leurs enfants, lorsqu’ils auront 20 ans, seront en bonne santé physique, auront un bon niveau de compétences psychosociales, ce qui leur permettra d’être pleinement eux-mêmes et d’avoir des relations saines avec les autres.

Cet objectif concerne de façon toute aussi importante les enfants qui sont nés en bonne santé, robustes, que ceux atteints d’une maladie chronique ou d’un handicap, aussi bien ceux nés dans des conditions favorables que ceux nés dans la pauvreté, en fait, quelles que soient les circonstances. Être en mesure d’apprendre à l’école et de la vie elle-même – en dépend largement. Il n’y a pas meilleur système immunitaire pour faire face aux dangers et risques de toutes sortes auxquels l’avenir pourrait les exposer. C’est le meilleur moyen de prévenir la toxicomanie, la maltraitance, la violence, les troubles alimentaires, etc. C’est également bien plus efficace que de poser des limites, des règles, que de punir, de donner des leçons de morale, de porter un jugement ou que toute autre méthode qui, comme nous le supposons traditionnellement, serait préventive.

Cet objectif est, de manière générale, encore loin d’être atteint. À bien des égards, les adultes et les enfants s’en sortent beaucoup mieux aujourd’hui que jamais auparavant. Cependant, du point de vue de la santé psychologique et sociale comme de nos compétences générales de vie, la plupart de nos efforts ont été vains. Les statistiques sont éloquentes. La maltraitance et la dépendance sont à la hausse, de même que le nombre d’enfants, de jeunes et d’adultes qui suivent un traitement psychiatrique. La consommation d’antidépresseurs, de somnifères et autres produits visant au bien-être psychosomatique atteint des niveaux catastrophiques. Ajouter à cela le fait que nos services sociaux et de santé sont de plus en plus coûteux – bien que souvent moins efficaces ; le rêve d’un état providence garant de notre santé et de la qualité de notre vie a tourné au cauchemar. La seule solution viable, c’est la responsabilité personnelle.

 

Que puis-je faire ?

Le système immunitaire optimal mentionné ci-dessus est constitué des composants suivants :

1 – Avoir de soi une image saine et ressentir que nous sommes précieux pour les gens que nous aimons. Sentir que nous sommes dignes d’être aimés et suffisamment bien tels que nous sommes ici et maintenant.

2 – Avoir la possibilité de vivre pleinement et de profiter au maximum de notre potentiel intellectuellement, émotionnellement et physiquement. Cela renforce la confiance en soi.

Ces qualités se développent avant tout au sein de la famille. Dans les institutions scolaires on a plutôt tendance à se concentrer sur l’avenir ; il serait pourtant bénéfique de mettre davantage l’accent sur l’instant présent car cela permettrait d’améliorer l’apprentissage chez les enfants. Malgré cela, l’école insiste traditionnellement sur le développement de nouvelles compétences.

De nos jours, les parents essaient de copier les techniques utilisées par les enseignants. Ils font appel à des stimulations externes, même pendant les temps libres, quand les enfants devraient pouvoir jouer et être créatifs. C’est un grave problème pour les enfants. En effet, les parents cherchent à les divertir continûment par le biais de la télévision, du cinéma ou d’autres activités éducatives.

En conséquence, les enfants sont assurément trop stimulés par des divertissements externes. Ils n’ont pas appris à se connaître et ne savent donc pas comment trouver la porte d’entrée de leur for intérieur – la source vivante de la véritable créativité. Beaucoup d’adultes ayant le même problème, cela crée un surplus de stress bien inutile, source lui de problèmes psychosomatiques et de « problèmes de comportement ».

Si les parents, de surcroît, ont de grandes ambitions – c’est-à-dire se concentrent sur l’avenir – deux choses se produiront alors :

1. La première conséquence sera un niveau de stress élevé. Les enfants peuvent faire face à beaucoup plus de stress que les adultes, mais seulement s’ils ont aussi appris à se détendre – à déstresser. Cela nécessite de l’expérience et la capacité de prêter attention à ce qui se passe en notre for intérieur. Aujourd’hui, on appelle cela la « pleine conscience ».

2. La deuxième conséquence est tout aussi importante pour leur santé que pour le développement de leur système immunitaire psychosomatique. « Quand les adultes qui m’entourent semblent se préoccuper en permanence de la prochaine étape de mon développement, alors je ne me sens pas accepté tel que je suis en ce moment ! » Cela empêche le développement d’une estime de soi saine. C’est évidemment beaucoup plus important pour le système immunitaire que la confiance en soi qui s’acquiert par l’apprentissage de compétences. Et c’est tout particulièrement important pour les enfants qui se sentent différents – quelle qu’en soit la raison.

Cela signifie que les ambitions et les objectifs des parents pour leurs enfants sont la plupart du temps directement responsables du fait qu’ils ne seront jamais atteints. Demandez à n’importe quel-le sportif-ve d’élite, artiste, directeur-trice général-e de plus de 45 ans, si la confiance qu’ils ont en eux-mêmes et le prestige lié à leur statut ont enrichi leur vie, leur manière d’être parent ou partenaire. La réponse est un « Non ! » retentissant. Il n’est pas surprenant que règne une certaine confusion chez les parents car les messages et les conseils divulgués par les experts sont nombreux et souvent contradictoires. Un jour, c’est l’école et l’éducation qui sont très importantes. Le lendemain, c’est la nutrition, puis ce sont le sport, les règles concernant l’alcool, ainsi de suite.

C’est d’ailleurs vraiment un problème que le monde soit rempli de prétendus experts qui savent beaucoup sur très peu de choses. Un autre problème tout aussi important, c’est que nos représentants politiques, ou plutôt les différents ministères, ne communiquent pas ou ne font pas l’effort de coordonner leurs messages ni ne considèrent l’impact que les uns peuvent avoir sur les autres.

Imaginons un instant que les différents ministères (en charge de la nutrition, de la santé, des enfants, de la famille, de l’éducation, etc.) se mettent ensemble au travail, ils se rendraient rapidement compte qu’il n’existe aucun moyen de contrôler la qualité de leurs dépenses.

Les messages qu’ils communiquent détruisent la créativité, la joie et la santé globale de nombreux enfants. Comme si cela ne suffisait pas, ils sont également à l’origine d’une certaine quantité de nervosité et de stress dans de nombreuses familles avec des conséquences graves pour chacun des membres. Dans aucun des pays à travers le monde où le Familylab est actif, nous n’avons encore rencontré un gouvernement où ce type de coopération existe. Cela a un coût beaucoup trop élevé pour nous tous.

En fin de compte, il revient toujours aux parents de créer l’unité dans la vie de leurs enfants.

Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais il serait préférable que les représentants politiques et les fonctionnaires responsables les soutiennent un tant soit peu.

Peu importe à qui nous demandons, que ce soit des spécialistes en neurosciences, des scientifiques qui s’intéressent à la santé et au bien-être, aux sciences humaines, à la pédagogie ou à la psychologie du développement, tous s’accordent à dire :

 

« La meilleure façon de garantir une qualité de vie, c’est de vivre ici et maintenant. »

 

Il n’y a rien de mal à se fixer des objectifs ou à vouloir réaliser ses rêves, mais, sans la possibilité de repos qu’offre à l’esprit, à l’âme et au corps, le fait de vivre dans l’instant présent, très vite les choses tournent mal. Les performances les plus extraordinaires demandent que l’on soit concentré sur ce qui se passe ici et maintenant, de la même manière que les bonnes relations personnelles exigent une capacité d’attention et de présence.

 

Des idées concrètes

De nos jours, il y a une tendance à trop vouloir « éduquer » les enfants. Conséquence évidente, l’éducation a de moins en moins d’impact et de sens – et devient même contre-productive. Une fois de plus, les enfants sont devenus l’objet au travers duquel les parents essaient de se donner et de donner aux autres une image positive. Environ 50% des enfants se soumettent aux besoins de leurs parents tandis que l’autre moitié conteste cela du mieux qu’ils peuvent. Le nombre d’enfants présentant des « colères injustifiées » ou le « syndrome oppositionnel » ne cesse d’augmenter.

Pourquoi certains enfants s’opposent-ils et se mettent en colère ? Parce que les adultes leur disent :

« Si ce n’était pas pour nous, tes parents, tu ne deviendrais jamais une bonne personne ! ».

Fondamentalement, c’est affirmer un réel manque de confiance quant à la capacité naturelle et le désir des enfants de coopérer, et tenter une fois de plus de contrôler leur avenir. La plupart des adultes ne portent encore aucun intérêt particulier à ce que pensent et ressentent les enfants, ni à la manière dont ils le font. Ils se préoccupent bien plus de ce que les enfants devraient penser et ressentir, et comment ils devraient le faire. Lorsque cela s’accompagne de louanges et de déclarations d’amour verbales, l’estime de soi des enfants en pâtit. Pour nombre d’entre eux se forge ainsi l’idée qu’ils sont incapables.

La solution est aussi simple que compliquée.

1. Passez du temps avec votre enfant – de préférence sans aucun de ces « jouets éducatifs ». Vous n’avez pas besoin de dire quoi que ce soit. Asseyez-vous tranquillement, observez votre enfant et vous apprendrez quelque chose de nouveau le concernant. Ne lui donnez pas de leçons et ne cherchez pas à l’éduquer – soyez tout simplement vous-même et reconnaissez-le tel qu’il est. Vous verrez alors un nouveau monde s’ouvrir à vos yeux.

2. Quand votre enfant dit : « Je m’ennuiiiiie ! », ne vous inquiétez pas. Il n’y a aucune raison ni de se sentir coupable ni de présenter un catalogue d’options et d’idées qui de toute façon seront rejetées. Souriez amicalement à votre enfant et dîtes-lui : « Félicitations, mon cher ! Je suis curieux de voir ce que tu vas faire maintenant. » L’ennui dure rarement plus de 20 minutes – c’est le temps qu’il faut à une personne pour cesser de s’appuyer sur des stimuli externes et de renouer avec soi-même et sa propre créativité. Essayez de donner l’exemple : quand vous vous sentez agité-e intérieurement – c’est ce que les enfants appellent « l’ennui », éteignez vos téléphone(s) portable(s), ordinateur(s) et poste(s) de télévision, et regardez ce qui se passe.

3. Quand vous mettez votre enfant au lit et que vous avez la possibilité de passer quelques minutes tranquilles ensemble, parlez lui de votre journée. Ne lui demandez pas de raconter la sienne – il le fera automatiquement. Lorsque vous jouez avec votre enfant, laissez-lui faire preuve d’initiative au lieu de diriger vous-même l’activité.

4. Il n’y a aucune raison d’avoir peur du silence ou des pauses – les deux sont bons pour l’atmosphère. Essayez d’être moins responsable, ce qui signifie : moins hyper-responsable. Ce qui vous semble généralement être une de vos responsabilités de parent fait souvent obstacle à un réel contact entre vous et l’enfant. Si vous souhaitez développer une relation personnelle, il vous faudra vous montrer tel que vous êtes et être vulnérable.

Chaque minute, chaque heure durant laquelle vous serez capable d’interagir avec votre enfant de cette manière renforcera son système immunitaire psychosomatique. Vous n’aurez, par conséquent, pas besoin de vous inquiéter de l’avenir parce que vous serez en train de construire une relation forte et saine entre vous deux. Cela vous fera du bien à tous les deux, bien plus que n’importe quel type de mesure préventive qui vous viendrait en tête.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original anglais : Your child’s future is right now!
Traduction : David Dutarte

L’agressivité – un aspect nécessaire de la vie familiale

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les différentes raisons qui nous poussent à devenir agressif ;
  • le besoin de se sentir important pour nos proches et les différentes types de réaction lorsque ce besoin n’est pas satisfait ;
  • l’importance d’accueillir l’agressivité comme un signal qu’il est temps d’échanger et de dialoguer, que ce soit entre partenaires ou entre parents et enfants.
Jesper Juul

L'agressivité - un aspect nécessaire de la vie familiale

Différentes sources à l’agressivité

Il ne fait aucun doute que nous naissons avec des tempéraments différents. Certains d’entre nous sont philosophes et plutôt en retrait, d’autres sont exubérants et plein d’initiative, tandis que d’autres encore sont agressifs – ceux-là, je les appelle les combattants. A leurs yeux, chacun des défis et chacun des obstacles auxquels ils sont confrontés doit être géré avec toute la force du combattant.

Certains enfants pleurent calmement lorsqu’ils sont déçus ou ne réussissent pas à faire marcher leur jouet correctement mais les combattants, eux, crient fort et le jettent au loin, ou donnent des coups de pied dedans. Ils continueront pour beaucoup de faire la même chose à l’âge adulte et il ne sert à rien d’essayer de les changer. Nous ne savons pas bien pourquoi ils deviennent comme ça mais nous savons qu’il est souvent épuisant d’avoir ce genre de tempérament. Cela demande beaucoup d’énergie et rend les relations humaines compliquées. Les combattants mis à part, notre agressivité – c’est-à-dire l’irritation, la colère, la rage et la haine – puise sa force dans des sources diverses. L’angoisse est une de ces sources. L’angoisse face au pouvoir, l’angoisse de l’abandon, l’angoisse face à la mort. La culpabilité débouche aussi souvent sur des comportements agressifs. Quand on n’arrive plus à supporter le sentiment de culpabilité et l’autocritique, nous commençons à critiquer les autres et à les rendre coupables. Mais la source la plus commune de l’agressivité est probablement le sentiment que nous éprouvons de ne pas être aussi important pour nos proches que nous aimerions l’être.  

Se sentir important

Le besoin de nous sentir appréciés par ceux que nous aimons et à qui nous tenons, et de sentir que nous sommes importants pour eux est profondément humain, et ce sentiment est la base même de l’estime que nous avons de nous-même. Au sein d’une famille, il est inévitable que la communication soit de temps en temps bloquée. Nous ne nous exprimons pas clairement et nous nous sentons incompris. Nous pensons et ressentons les choses de manières aussi différentes qu’il puisse être. Nous n’arrivons pas à faire l’effort d’être mentalement présent et l’autre se sent abandonné ou exclus. On pourrait continuer ainsi car il existe d’innombrables choses qui pour un temps empêchent le contact et nous renvoient face à nous même. Quand cela arrive, nous perdons aussi simultanément le sentiment d’être important aux yeux de notre partenaire ou de nos parents – peut-être partiellement seulement et pour un court instant, mais d’autres fois, c’est un peu comme si quelqu’un nous coupait l’herbe sous les pieds.  

Différentes réactions

Nous réagissons d’abord de manière agressive. Nous nous sentons un peu irritable, contrarié. Nous nous mettons en colère ou devenons furieux. Ces sentiments se traduisent de nombreuses et différentes manières. Traditionnellement, les femmes n’ont pas été autorisées à se fâcher de façon aussi directe, extrovertie et forte que les hommes ; voilà pourquoi elles pleurent à la place. Pendant longtemps, les enfants n’ont pas eu la permission de dire quand ils se sentaient lésés par leurs parents ; à la place, ils ont développé des symptômes dits psychosomatiques – maux de tête, douleurs à l’estomac, fièvre et fatigue chronique, pour ne citer que les plus courants. Les hommes, eux, deviennent souvent silencieux et cherchent refuge dans les journaux, la télévision, leur fusil de chasse ou leur canne à pêche. Mais ces diverses nuances de style ne sont rien d’autre que différentes façons culturellement acceptables de montrer son agressivité. Il en est de même pour tous ceux qui retournent systématiquement l’agressivité contre eux-mêmes, sous forme de choses telles que l’auto-dévalorisation, la dépression, le sentiment de culpabilité. Quand un des membres d’une famille devient soudainement agressif, il veut en fait dire :

« Je n’ai pas l’impression d’être aussi important pour vous que j’aimerais être. Je sens qu’il y a quelque chose qui cloche en moi. Je me sens exclus et j’ai l’impression de déranger. »

 

Accueillir l’agressivité

Il est donc important d’accueillir l’agressivité au sein de la famille. Elle ne s’oppose en rien à l’amour ou l’affection. Elle est une des nombreuses manifestations de l’amour. Si on l’ignore ou la minimise, elle grandit et prend, avec le temps, la forme soit d’un volcan soit d’un iceberg. En fait, c’est illogique ! Pourquoi devenons-nous agressif, critique et faisons des reproches quand nous ne nous sentons pas apprécié par ceux qui nous entourent ? Pourquoi ne réagissons-nous pas de manière logique en étant, par exemple, triste ? C’est justement triste ! Le sentiment de n’être ni apprécié ni important s’exprime souvent chez les adultes sous la forme d’une certaine méfiance : ils portent en eux une irritation latente qui donne souvent l’impression qu’ils s’énervent pour un rien. Lorsque cela se produit, il est grand temps de prendre un moment ensemble et de faire le point sur les relations, sur soi-même et les autres. En effet, le sentiment de ne pas être important pour ceux qui nous sont le plus proches est presque toujours associé au fait que nous ne sommes pas vraiment aussi important que nous voulons le croire ou l’espérons.  

L’agressivité dans le couple

Prenons un exemple classique : de mémoire d’hommes, le rôle le plus important des hommes pour leur famille a été de les faire vivre. Qu’ils aillent travailler parce qu’ils en avaient envie ou parce qu’ils étaient intéressés était chose rare. Cela a évolué lentement pour les dernières générations dans la partie riche du monde. Néanmoins, il n’est pas rare pour un homme ayant aujourd’hui fondé une famille de suivre avant tout son devoir ancestral de subvenir aux besoins de sa famille et d’en améliorer sa situation. Bien que les femmes aient maintenant aussi fait leur entrée sur le marché du travail, ce sont souvent elles qui, intrinsèquement, fond passer convivialité et proximité dans la relation de couple et dans la relation aux enfants avant le reste. Et cela crée un conflit : il travaille dur pour subvenir aux besoins familiaux et améliorer la situation économique et elle, comme c’est souvent elle qui est le plus à la maison, pense qu’il les néglige, elle et les enfants. Les deux mettent beaucoup d’énergie à être apprécié l’un de l’autre, mais ne se sentent pas pris en compte. Voilà pourquoi il est important d’examiner, de temps à autre, la manière dont chacun essaie d’être important aux yeux de l’autre et de voir si seulement cela fonctionne. L’agressivité, qu’elle provienne de l’un d’entre eux ou des deux, est le signal qu’il est temps de mettre ce thème à l’ordre du jour des discussions.  

L’agressivité envers les enfants

En tant que parents, le lien qui existe entre considération et agressivité nous apparaît sans doute le plus clairement dans la relation à nos enfants. Il n’y a guère autre relation dans laquelle un adulte peut perdre aussi rapidement et facilement le sentiment d’être suffisamment bon ou assez important. Dès que cela se produit, nombreux d’entre nous commencent à crier sur les enfants, voire les punissent ou même les battent. Cette forme d’agressivité est la plus fréquente et résulte elle aussi de l’angoisse et d’un sentiment d’impuissance et de ne pas suffire. Que les parents frappent véritablement leurs enfants ou qu’ils les « frappent avec la langue », comme disent parfois les enfants quand les adultes les engueulent, n’a pas d’impact significatif sur la façon dont les enfants vivent la situation. Dans les deux cas, ils perdent instantanément le sentiment d’être important pour leurs parents et réagissent – bien évidemment – en devenant agressif. Soit ils répondent ou se battent, frappent leur petite sœur sur la tête, soit ils retournent tout cela contre eux-mêmes et deviennent accablés et déprimés.  

Les parents sont toujours responsables de leur agressivité. Les enfants ne peuvent en être tenus pour responsables.

  Nous, les humains, sommes conçus de cette manière et nous devons donc être vigilants afin que l’agressivité ne devienne un cercle vicieux, dans lequel elle ne fait qu’engendrer plus d’agressivité. En tant qu’adultes, nous pouvons parler les uns aux autres et trouver les causes de notre agressivité. Les enfants et les jeunes ont besoin de notre empathie et de notre volonté de comprendre ce qui se passe en eux. Ce n’est jamais l’amour pour leurs parents qui est en jeu, mais l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.  

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© Jesper Juul, Familylab International Titre original danois : Aggression – en nødvendig del af familielivet Traduction : David Dutarte

Existe-t-il une phase d’opposition ?

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • le regard que nous portons sur la manière dont les enfants grandissent et veulent faire les choses par eux-mêmes ;
  • sur la volonté des enfants d’apprendre et leur soif d’autonomie ;
  • sur les différentes manières, lâcher le contrôle ou lutter pour le pouvoir, que nous avons de réagir à leurs erreurs tout au long du chemin.
Jesper Juul

Existe-t-il une phase d'opposition ?

Opposition ou soif d’autonomie ?

À l’âge d’environ 2 ans, les enfants commencent à exprimer un désir nouveau – la soif et l’envie d’une plus grande autonomie et indépendance vis-à-vis de leurs parents. En Europe, nous appelons habituellement cette période (qui dure en fait les dix-huit années suivantes !) la « phase d’opposition ». Aux États-Unis, c’est ce qu’on appelle fréquemment « the terrible twos » [trad. litt. la période terrible des 2 ans]. Ces deux noms sont probablement issus d’une vieille tradition qu’ont les adultes à expliquer tout conflit par quelque chose qui se passe chez l’enfant. Aujourd’hui, nous savons que ce n’est pas si simple que cela ; il est question du développement de l’enfant, de la capacité et de la volonté des parents de suivre et d’accompagner ce développement, et de la qualité de leurs interactions au cours des deux premières années de l’enfant.

Chez l’enfant, il se passe, tout simplement qu’il commence à vouloir faire beaucoup de choses lui-même : se brosser les dents, lacer ses lacets, mettre ses bottes en caoutchouc, prendre de la nourriture dans le réfrigérateur, mettre son manteau, et ainsi de suite. Pour les parents, il arrive parfois qu’ils aient des difficultés à s’adapter.

Lâcher le contrôle ou lutter pour le pouvoir ?

Durant deux années, ils ont dû aider l’enfant pour tout, ce qui est un fardeau mais procure aussi le sentiment immense d’être précieux pour une autre personne – tout savoir mieux et être irremplaçable. Pour certains parents, le développement de l’enfant est un soulagement tandis qu’il est, pour d’autres, difficile d’abandonner le pouvoir total dont ils ont disposé jusque là. Ce qui se passe entre l’enfant et les parents dépend entièrement de la capacité des parents à s’adapter. Si les parents sont réticents à abandonner le contrôle total et ne peuvent se réjouir du désir de leur enfant de se débrouiller seul, alors s’installe une lutte pour le pouvoir :

– Je veux prendre à manger tout seul !

– Tu n’y arrives pas. Tu vas tout renverser sur la table. Laisse-moi faire maintenant.

– Non, je veux faire tout seul.

– Laisse, je le fais… Et voilà ! Maintenant, tu m’as fait renverser. Je t’ai dit que tu étais trop petit.

Le père ou la mère ont probablement raison. Il y a 50% de risques que l’enfant ne parvienne pas à maintenir sa cuillère en équilibre entre la casserole et son assiette, et donc renverse le contenu sur la table. Mais l’interaction avec les enfants n’a rien à voir avec le fait d’avoir raison. Il s’agit de faire aux enfants une place, de leur donner la possibilité et le soutien nécessaires à l’apprentissage de tout ce qu’ils vont devoir maîtriser en l’espace de quelques années. Par conséquent, les parents doivent donner à leurs enfants la possibilité de faire des choses qu’ils ne maîtrisent pas encore et attendre pour leur offrir de l’aide qu’ils en fassent eux-mêmes la demande.

Apprendre et encore apprendre…

Les enfants sont presque brillants quand il s’agit d’apprendre. Ils essaient constamment de faire des choses qui sont légèrement plus difficiles que ce qu’ils peuvent faire en réalité. C’est (bien) plus tard au cours de leur vie qu’ils apprendront à reconnaître et à respecter leurs propres limites – mais alors, ils auront depuis longtemps quitté la maison familiale.

Quand un enfant annonce tout à coup qu’il veut faire quelque chose seul, la meilleure chose à faire est de l’encourager et de lui offrir de l’aide, s’il estime en avoir besoin.

– Je veux mettre tout seul dans mon assiette !

– Super ! Je suis curieux de voir si tu y arrives.

Et quand il renverse :

– Mince, tu y étais presque. Tu veux que je t’aide ?

– Non, je peux y arriver tout seul !

– Oui, je vois en tout cas que tu es en bonne voie pour apprendre.

Quand il s’agit de bottes à mettre ou d’une veste à enfiler avant d’aller à l’école ou pour aller faire les courses, de nombreux parents justifient leur « amabilité » par le manque de temps pour expérimenter : « Nous devons attraper le bus ! » ou « Papa doit être au travail à temps ! »

Je regrette de devoir le dire, mais c’est une mauvaise excuse. Si vous n’avez pas le temps de laisser votre enfant se développer, alors il va vous falloir désormais en trouver davantage. Imaginez une situation similaire où votre enfant maintenant âgé de huit ans, est à son bureau et peine à faire ses devoirs.

– J’aime pas les maths ! Je comprends rien du tout.

– Mais si, tu vas comprendre… mais cela demande du temps d’apprendre quelque chose de nouveau. Essaie un peu d’être patient, sinon, tu n’apprendras jamais rien !

Mais il y a toutefois des situations dans la vie d’une famille où même la planification la plus détaillée sera ruinée par des événements imprévus.

Que faire alors dans ces cas là ? Reconnaître le désir d’apprendre de l’enfant et présenter des excuses pour son propre empressement :

– Oui, je sais que tu préfèrerais le faire tout seul et je m’en réjouis vraiment… Mais aujourd’hui, je suis tellement pressé que tu dois me laisser le faire à ta place. Tu veux bien ?

Neuf fois sur dix, la réponse sera un « D’accord » empreint d’aigreur et de désespoir, mais, il nous faut faire avec lorsqu’on prive d’autonomie une autre personne et qu’on interrompt un important processus d’apprentissage.

En donnant de l’espace pour ces apprentissages fondamentaux, les parents ne perdent ni leur pouvoir ni l’énorme importance qu’ils ont pour l’enfant ; ils obtiennent par contre un peu plus d’espace et de temps pour eux-mêmes et l’un pour l’autre.

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Findes der en « trodsalder »?

Traduction : David Dutarte


À lire aussi :

« Âge de l’opposition

Autour de deux ans les enfants commencent un peu à se libérer de leur dépendance totale à leurs parents. Ils commencent à vouloir et à pouvoir penser, ressentir et agir de façon autonome. Pas besoin pour les adultes de se demander si cet âge de l’autonomie est bien là. On se lève un beau matin, on commence à les habiller, et ils vous repoussent et disent : « Peux tout seul ! » ou « Veux tout seul ! ». À ce moment là, la plupart des adules s’obstinent et répondent : « Non, tu ne peux pas ! », « Non, arrête maintenant, nous n’avons pas de temps pour tes bêtises » etc. Les enfants deviennent autonomes et les adultes deviennent bornés ! Pendant ces mois de la vie d’un enfant se produit un des exemples les plus significatifs de la façon dont les enfants sont habiles à coopérer. Quand le petit de deux ans cherche à développer une compétence d’autonomie, il est confronté à la mauvaise volonté et à l’obstination des adultes, l’enfant devient alors dans les deux ou trois mois qui suivent soit obstiné – et c’est obstination contre obstination- soit incapable d’initiative et dépendant.

La notion d’âge de l’opposition est un discours typique des puissants à propos de leurs sujets pénibles. Les petits enfants ont pour étape obligée de leur développement de devenir de plus en plus autonomes et débrouillards, et seul un système totalitaire peut avoir intérêt à rendre problématique le développement continu d’une personnalité unique et indépendante. »

Jesper Juul

Extrait de Regarde… ton enfant est compétent

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