Vivre avec des enfants compétents

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • ce que signifie les termes « enfants compétents » et la nécessité de prendre les enfants au sérieux ;
  • les enjeux du développement d’une nouvelle manière d’être parent « de l’intérieur vers l’extérieur » ;
  • quelques principes fondamentaux qui peuvent nous servir de repères sur ce chemin vers des relations plus saines entre adultes et enfants.
Jesper Juul

Vivre avec des enfants compétents

Former des enfants compétents

Former des enfants compétents implique de les prendre au sérieux et de prendre soin de toute la famille, explique Jesper Juul.

Nous réalisons aujourd’hui que les enfants sont plus compétents que ce que nous croyions autrefois. Cette évolution est due à plusieurs sources dans les années 1990.

Les termes « Ton enfant compétent », que j’ai utilisés comme titre de mon livre paru en 1996, sont devenus une sorte de symbole pour ce nouveau paradigme qui n’est toujours pas complètement compris aujourd’hui. Il coïncidait avec un désir commun de démocratiser la relation entre les adultes et les enfants en général, par exemple dans les écoles et les jardins d’enfants, et il est souvent encore confondu avec ce mouvement, qui est avant tout politique et idéologique.

Pour les parents, la découverte que les enfants sont de « vraies personnes » dès leur plus jeune âge a été très importante, bien qu’elle ait également comporté un défi gigantesque, celui de devoir réinventer le rôle de parents « de l’intérieur vers l’extérieur », comme le décrivent Daniel Siegel et Mary Hartzell dans leur livre Parenting From The Inside Out. Aujourd’hui, la plupart de mes conclusions et hypothèses ont été confirmées par les neurosciences et par la psychologie du développement lancée par Daniel Stern avec d’autres scientifiques.

L’ironie veut que le grand défi se pose au niveau de la fonction automatique – c’est-à-dire non enseignée – de notre cerveau. Le cerveau a tendance à penser en termes d’oppositions, comme chaud/froid, mouillé/sec ou apprécier/critiquer. C’est sans doute la raison principale pour laquelle le débat en cours concernant l’éducation des enfants, ainsi que la pédagogie, tend à rester coincé dans le cadre de l’opposition traditionnelle : autoritaire versus « libre » ou laissez faire. Ceci est vraiment dommage, car nous avons en réalité besoin de penser et d’agir différemment de notre tradition et non pas juste en opposition à celle-ci ou animés par un désir bienveillant, voire romantique, de moderniser et d’humaniser ce que nous faisions par le passé.

Des milliers de parents ont réussi à développer un comportement nouveau, considérablement plus constructif – une pratique quotidienne qui est non seulement plus douce pour les enfants et meilleure pour les parents, mais qui, avant tout, construit une relation de type entièrement nouveau entre les deux. Cette relation permet de développer un degré plus élevé de santé mentale et psychosociale à travers la reconnaissance, l’estime de soi et une responsabilité existentielle accrue.

Principes fondamentaux

Il est bien plus aisé de décrire les principes de vie avec des enfants compétents que de les traduire concrètement au quotidien dans notre comportement. Néanmoins, voici quels sont ces principes :

– Soyez aussi sincères et authentiques que possible dans votre présence et vos commentaires à votre enfant : cela signifie, le plus fidèle possible à vos limites, valeurs et émotions personnelles. N’utilisez pas la naissance de votre premier enfant pour « présenter un nouveau spectacle » ou comme prétexte pour jouer à un jeu de rôle. Votre enfant a besoin d’autant de contacts et d’échanges possibles avec le « vrai » vous, afin de se sentir en confiance et en sécurité. Apprendre à mieux vous connaître enrichira autant votre vie que vos relations avec autrui.

– Soyez ouverts et intéressés, curieux de connaître votre enfant – non seulement pendant les premiers mois, mais tout au long de la vie. Pratiquez et entraînez votre capacité à voir et à expérimenter votre vie commune du point de vue de l’enfant, ainsi qu’à être conscients de vos propres pensées et réactions.

– Souvenez-vous qu’éduquer votre enfant est un processus d’apprentissage mutuel. Vous faites ce que vous pensez être juste et tirez des enseignements des réactions verbales et non verbales de votre enfant. Lorsque vous doutez, consultez votre enfant et/ou d’autres parents.

Respectez les limites personnelles de votre enfant et souvenez-vous que les enfants ne sont pas conscients de leurs besoins. Ils ne connaissent que leurs désirs et leurs souhaits et dépendent de vous pour faire la différence.

– De la naissance jusqu’à environ l’âge de 4 ans, votre enfant n’a pas besoin d’une éducation proactive mais simplement d’un accompagnement empathique. Pendant ce temps, l’enfant absorbera votre personnalité, vos valeurs et vos désirs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour vous plaire, en évitant le plus possible de sacrifier une trop grande part de son intégrité. Reconnaissez et appréciez ces efforts aussi souvent que vous le pouvez. De 4 à 12 ans, votre enfant aura besoin d’une éducation plus proactive et de la direction d’un adulte, et dès la puberté vous serez davantage sollicité en tant que « sparring-partner » – une relation empathique qui offre un maximum de résistance tout en provoquant un minimum de dégâts.

– Pendant tout le temps que vous passez avec vos enfants, petits, jeunes et adultes, soyez conscients et essayez de maintenir un équilibre sain entre ce que vous faites et dites pour entretenir ou dorer votre image, à vos propres aux yeux ou aux siens, et ce qui sert réellement les meilleurs intérêts de vos enfants. Le rapport devrait être de 60/40 en faveur des enfants.

– En tant que parent, vous en apprendrez beaucoup sur vous-même à travers l’interaction avec votre enfant. Sa personnalité, son tempérament et son être enrichiront votre propre vie et votre être. Pensez à dire à votre enfant quand et comment il enrichit votre vie.

Prenez la responsabilité de vos erreurs lorsque vous en prenez conscience et pardonnez à vous-même. Ceci peut s’avérer difficile pour plusieurs raisons. La plus importante est que nous avons tous appris à aimer nos enfants à travers les façons dont nos parents nous ont aimés et élevés. Même si c’était inconfortable, nous leur sommes demeurés loyaux une partie de notre vie. La seconde raison est l’absence totale, dans notre culture, d’une tradition au sein de laquelle on prend tout simplement les enfants au sérieux, et lorsque nous le faisons, nous nous sentons souvent irresponsables. La troisième raison est que nous avons souvent les mêmes objectifs que nos propres parents, bien que nous voulions les atteindre différemment. Si nous ne changeons pas les objectifs de « gentil, poli et obéissant » pour « en bonne santé », nous serons déçus. De par notre tradition, il nous est difficile, voire impossible, de croire que des enfants en bonne santé peuvent aussi être polis et coopératifs, bien que ceci soit tout à fait possible.

Afin de servir les besoins fondamentaux de nos enfants, il est crucial que nous prenions soin de nos partenaires et de nos vies personnelles. C’est ce que veulent la plupart des enfants et aussi ce dont ils ont le plus besoin. Ce qu’ils deviennent à 20 ans est davantage la conséquence de notre vie de famille dans l’ensemble que de ce que nous appelons leur “éducation”. Élever nos enfants de la bonne manière signifie veiller attentivement à l’ensemble de la famille et non pas faire des enfants le centre permanent de notre attention.


Cet article a été publié pour la première fois dans la revue Enfants d’Europe, n°21, Déc.2011, p.26-27, diffusée en France par l’association Le Furet qui nous a donné l’aimable autorisation de le publier à notre tour ici.

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Time-out : ça suffit !

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • le besoin de nouvelles formes de leadership ;
  • l’usage de la mise au coin et du time-out tant en famille qu’au sein des structures pédagogiques ;
  • les conséquences de cette technique pour l’estime de soi des enfants et la relation aux adultes ;
  • les difficultés pour les adultes à développer un leadership authentique ;
  • l’importance de la relation et de la reconnaissance.
Jesper Juul & Astrid Beate Madsen

Mise au coin et Time-out : ça suffit !

Une discussion entre Jesper Juul et la journaliste norvégienne Astrid Beate Madsen.

« Quelle que soit la personne qui prétende que la méthode du « time-out » est une bonne méthode, je dis que c’est absurde. La question essentielle que nous devons nous poser c’est : quels effets a cette méthode sur l’estime de soi des enfants et sur la relation parents-enfants ? » Jesper Juul

« Nous devons trouver une manière de vivre avec nos enfants qui prenne en considération ce que nous savons d’eux et de leur développement. » Jesper Juul


De nos jours, les adultes sont à la recherche de nouvelles formes de leadership(1). C’est pourquoi il est aisé de comprendre que la méthode du « time-out »(2) soit autant la bienvenue, dit Jesper Juul, qui pense cependant que cette méthode n’apporte rien de nouveau en soi.

Dans l‘émission de télé-réalité Super Nanny, le « time-out » ou l‘isolement comme punition est utilisée avec les enfants lorsque ceux-ci sont en conflit avec leurs parents. Cette méthode a provoqué un débat et le Défenseur des enfants norvégien, Raidar Hjermann, fait partie de ceux qui se prononcent de manière critique. Il pense que cette méthode relève plus du dressage que de l’éducation :

– Il est extrêmement problématique d’écarter les enfants d’une situation, de les isoler et de les laisser seuls dans une pièce. Cela ne résout pas le conflit et les enfants n’apprennent rien de cela.

De nombreux parents inquiets l’ont contacté concernant les pratiques pédagogiques de plusieurs écoles maternelles. Ils rapportèrent les faits d‘un enfant de 4 ans, qui lors de sa fête d’anniversaire se fit renvoyer, d’un enfant qui fut placé seul dans les vestiaires et d‘un autre enfant de 4 ans, qui ne reçut pas de gâteau lors de sa fête d’anniversaire parce qu’il n‘avait pas mangé tout son petit déjeuner deux heures auparavant. Ils rapportent aussi le cas d‘enfants difficiles qui étaient inscrits sur la liste « ne-recevra-pas-de-glace-la-prochaine-fois ». Sur cette liste, rédigée par le personnel enseignant, étaient inscrits les enfants « mal élevés » qui ne recevraient pas de glace la fois suivante alors que les autres enfants en auraient une.

Des parents favorables

Beaucoup de professionnels se sont exprimés au sujet du « time-out ». Certains sont très critiques, d’autres moins et d’autres encore sont de l’avis qu’il est possible de justifier l‘utilisation de cette méthode sur le plan professionnel et d’en assumer la responsabilité (!).

Lors d’une enquête sur Internet réalisée par le journal norvégien Aftenposten, il fut mis en évidence qu‘environ la moitié des parents interrogés se montraient favorables à cette méthode, rapporte le thérapeute familial et écrivain Jesper Juul. Lui-même soutient les propos du Défenseur des enfants norvégien :

– Les enfants devraient, avant tout, pouvoir développer une estime de soi saine. Lors de ce débat, un de mes bons amis, le psychologue Magne Raundalen a exprimé qu’il dénonçait le recours à cette méthode par des professionnels dans les écoles. En même temps, il donne le plein pouvoir aux parents d’en faire usage à la maison.

Je ne suis pas du tout d’accord avec cela. Nous devons tenir compte du fait que les enfants font confiance à 200 % à leurs propres parents et qu’ils ne doutent pas du fait qu’ils soient eux-mêmes responsables de la punition que leurs parents leur infligent.

Il est plus aisé pour les enfants de réagir face aux comportements des adultes qu’ils rencontrent à l’école maternelle ou à l’école primaire. Lorsqu’il arrive quelque chose que les enfants ressentent comme injuste, ils peuvent toujours aller voir leurs parents à la maison et leur dire : « Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose qui était vraiment injuste ! »

Lorsque cela arrive à la maison, les enfants le gardent pour eux. Lorsque ce sont les parents qui punissent les enfants, cela pénètre donc bien plus profondément dans leur âme.

« Même un enfant de 4 ans sait très bien que ses parents l’aime ! », justififait Magne Raundalen. Mais c’est un argument qui ne tient pas.

L‘important, souligne Jesper Juul, c’est la façon dont les enfants grandissent et ce qu‘ils pensent d’eux-mêmes.

Destruction de l’estime de soi

Pourtant les expériences de Super Nanny montrent tout de même que la méthode du « time-out » est bénéfique ?

– Bien sûr ! Toutes les méthodes provoquent, dans 50 % des cas, un effet – en tout cas à court terme. Mais cette méthode ne contient rien de nouveau !

Jesper Juul fait un parallèle avec les expériences effectuées par le chercheur russe, Ivan Pavlov, au début du siècle dernier, avec des chiens. Si les chiens faisaient ce qu’il fallait, ils obtenaient une récompense sous forme de nourriture et s’ils effectuaient quelque chose de travers, ils recevaient un choc électrique. Ainsi ils ont évidemment appris à accomplir ce que leur propriétaire voulait – et ce par des moyens comme la peur, la douleur et la récompense. La méthode du « time-out » est basée sur les mêmes idées et a été modernisée selon l’idée que la violence physique est, à présent, remplacée par l’exclusion de la communauté.

– L’idée fondamentale est la même : les enfants doivent être tels que les adultes le veulent. Il ne s’agit pas seulement d’inculquer aux enfants un comportement général correct mais aussi de satisfaire toutes les exigences et espérances que les parents placent en leurs enfants.

La raison pour laquelle cette méthode produit un effet dans environ la moitié des cas repose sur le fait qu’il est toujours « efficace » de porter atteinte à l’intégrité personnelle des enfants, lorsque le but est de les rendre obéissants. L’efficacité est la même lorsqu’il s‘agit de porter atteinte à l’intégrité des adultes. Plus les offenses sont intensives, brutales et conséquentes, plus notre volonté est rapidement satisfaite !

Mais ce qui se passe lorsque que nous offensons une autre personne, c’est que nous détruisons l’estime qu’elle a d’elle-même. Lorsque l’estime de soi est diminuée, la personne offensée se retrouve de plus en plus souvent dans des situations où elle est persuadée que c’est de « sa faute ». Nous voyons cela souvent dans les familles où les parents utilisent la violence envers leurs enfants et dans les couples où les hommes se comportent de manière violente à l’égard de leurs femmes. Les victimes endossent toujours la responsabilité des actes. Ainsi leur vitalité et leur qualité de vie se réduisent, souvent pour le restant de leurs jours.

Comme je le vois, la méthode du « time-out » ravive chez les adultes une double morale connue depuis longtemps : lorsque mon éducation / ma pédagogie réussit, il s‘agit de ma réussite. Si elle échoue, c’est la faute de l’enfant.

Nous ne devons jamais oublier que les enfants ne peuvent pas faire la différence s’ils sont punis ou réprimandés pour ce qu’ils ont fait ou pour ce qu’ils sont. Avant 18 ans, les enfants ne sont pas conscients de cette différence et beaucoup d’adultes qui, enfants, ont été blessés continuent de réagir comme si c’était de leur faute, explique Jesper Juul.

– Cela ne sert à rien non plus, de masquer cela par un langage politiquement correct, de manière à ce que l’on ne parle plus de punitions mais de conséquences !

Le leadership des adultes

J’esper Juul explique qu’il est tout à fait compréhensible de voir de nombreux parents et les écoles de certains pays saluer le raisonnement proposé par la méthode du « time-out ».

– Nous somme aujourd’hui en quête de nouvelles formes de leadership qui puisse nous permettre de nous exprimer sans pour autant porter atteinte à l’intégrité de l’autre. Non seulement une forme de relation où l’intégrité de l’enfant n’est pas blessée mais aussi où celle de l’adulte est respectée. Les mêmes questionnements se posent aussi dans le monde du travail en ce qui concerne la gestion des ressources humaines !

– Historiquement, nous avons fait un grand pas vers l’avant en ce qui concerne la compréhension du développement individuel et social des enfants. En même temps, nous en savons beaucoup plus sur leur développement cognitif. C’est pourquoi, il est trop primitif de se limiter à la question « Qu’est qui marche ? ». Nous devons avant toute chose nous poser la question suivante : « Pourquoi et comment fonctionne telle ou telle méthode ? »

Nous abordons l‘éducation autoritaire, qui, il y a une génération, était courante et dont la méthode « time-out », par exemple, ne semble être qu’un prolongement.

– Beaucoup d’entre nous pourraient en relater des aspects divers, si nous y réfléchissions. Nous pouvons être en désaccord sur la conception de l’homme sur laquelle cette éducation était basée mais si on la considère d’un point de vue purement sanitaire (santé mentale), elle était très loin de produire un résultat satisfaisant !

La relation adulte-enfant est essentielle

Jesper Juul est de l’avis que l’utilisation de la méthode « time-out » représente un pas en arrière. Elle appartient à un groupe de méthodes et de stratégies très anciennes qui viennent d‘une époque autoritaire. A présent, elle revient sous une forme qui n’est apparemment pas aussi violente. Par exemple, dans les émissions de télévision comme Super Nanny, une différence  est faîteselon l’âge. Un enfant de 3 ans est isolé pendant 3 minutes, un enfant de 4 ans pendant 4 minutes, etc. Et la porte de la chambre, dans la quelle l’enfant est isolé doit rester ouverte.

– Il s’agit pourtant toujours d’un abus de pouvoir mais sous une forme plus humaine et acceptable. Je comprends tout à fait les parents et les pédagogues qui se sentent impuissants et qui ne savent pas ce qu’ils doivent apporter aux enfants dans certaines situations. En même temps, nous ne devons jamais oublier que la responsabilité de la qualité de la relation entre les enfants et les adultes incombe seulement aux adultes.

Lorsque nous contraignons des enfants à l’isolement, il s’agit d’un message clair qui dit : « C’est de ta faute. Si tu avais été sage et que tu t’étais comporté correctement, cela n’aurait pas été nécessaire. »

Les adultes s’abstiennent de prendre leurs responsabilités et les enfants restent avec leur culpabilité à l’écart.

Il nous faut aujourd’hui trouver de nouvelles voies pour vivre ensemble avec les enfants, inventer des manières d’être avec eux qui tiennent compte de ce que nous savons du développement de l’enfant et du fait que c’est justement la manière dont nous interagissons avec eux qui est importante, dit Jesper Juul.

– Nous savons combien la relation adulte – enfant est importante pour le développement de l’enfant et nous devons prendre cela en considération. Avant que nous nous confrontions à diverses méthodes, nous devrions toujours nous poser la question suivante : « Comment puis-je reprendre le leadership sans blesser l’intégrité personnelle de l’enfant ? »

Conseil pour les parents et écoles maternelles

Que proposez-vous aux parents et aux écoles maternelles lorsqu’une situation ou un conflit empire ?

En ce qui concerne la famille, les adultes et les enfants peuvent prendre un « time-out » ensemble. Ils peuvent aller dans une autre pièce et être complètement silencieux. Ensuite, on peut voir qui trouve une solution constructive pour régler le conflit. Il est préférable que l’adulte adopte un comportement honnête et avenant et dise : « C’est mieux si nous faisons une pause maintenant parce que je ne sais pas ce que nous devons faire. »

L’expérience montre que, très souvent, les enfants font des proposition, quelques minutes après. Si ce n’est pas le cas, l’adulte peut répéter : « Lorsque que c’est comme cela entre nous, je ne sais pas quoi faire. Tu as une idée ? » Cela ne signifie pas que l’enfant soit d’abord rendu responsable mais qu’il soit inclus à la solution.

L’isolement ou l’exclusion de la communauté dans les écoles maternelle sont tout autant néfastes. Si un pédagogue ou un assistant se retrouve sans cesse confronté à des situations difficiles avec un enfant, c’est lui l’adulte qui a besoin d’être surveillé. S’il apparaît que cette même personne fait souvent l’usage du « time-out », éventuellement avec le même enfant, alors c’est lui ou elle qui a besoin d’aide pour trouver une autre voie afin de maîtriser la situation, explique le thérapeute.

– Lorsque l’école maternelle est de l’avis que cette méthode est nécessaire pour tenir compte des besoins du personnel, alors on devrait s’approprier d’autres solutions.

Lorsque qu’un enfant agit à l’encontre des règles de l’école ou lorsqu’il est en conflit avec d’autres enfants ou adultes, il a besoin de sollicitude. Un adulte peut volontiers le prendre par la main et faire une promenade avec lui, jusqu’à ce qu’il ou elle se soit calmé(e).

– L’adulte ne doit pas menacer l’enfant ou lui reprocher quelque chose mais doit s’intéresser à lui : « Que voulait l’enfant ? » Par exemple, on peut demander : « Je n’aime pas ce que tu as fait à l’intérieur, mais j’aimerais bien savoir ce que tu voulais en fait ? »

Les enfants qui deviennent violents sont souvent ceux qui n’ont pas appris à dire ce qu’ils veulent. Ils n’ont tout pareillement appris ni à négocier et ni à réagir, pour recevoir de l’attention. Si des enfants sont sans cesse en conflits et pris dans des situations difficiles alors cela signifie qu’ils ont besoin de plus d’attention et de sollicitude. Ils ont besoin d’aide pour développer de nouvelles compétences, et non pas d’être punis parce que ces compétences leur manquaient.

– Je comprends tout à fait qu’il y ait un certain nombre de règles dans une communauté, par exemple dans une école maternelle. Cela est nécessaire pour favoriser les processus sociaux. Mais il y a une limite très nette entre les règles qui les favorisent et celles qui les empêchent. Il y a des études sérieuses qui prouvent que les écoles maternelles avec le plus de règles sont les institutions où les enfants et les adultes se plaisent le moins. Le pire, c’est lorsque les adultes prennent le droit d’enfreindre les règles pour s’éviter à eux-mêmes des problèmes. De bonnes règles contribuent à une bonne atmosphère pour tous mais elles ne sont pas du tout adaptées pour résoudre les conflits relationnels.

Les écoles maternelles doivent-elles mettre en garde les parents d’utiliser la méthode du « time-out »?

– Je trouve que ni les écoles maternelles, ni moi-même n’avons à dicter aux parents comment ils doivent éduquer leurs enfants. Si, à l’école maternelle, les parents demandent, je conseille d’avoir une position claire qui les inspirerait à trouver d‘autres solutions. De mon point de vue, il ne s’agit pas de ce que l’enfant doit apprendre ou quelles limites une famille ou une institution instaure. Il s’agit seulement de comprendre comment on peut le justifier d’un point de vue éthique.

La reconnaissance plutôt que des compliments

Étant donné que la punition corporelle est devenue inacceptable, un autre phénomène de contrôle du comportement est en train de devenir populaire – en l’occurrence les compliments. Cela concerne les parents comme les écoles. Selon une attitude répandue, on ne doit plus critiquer les enfants mais les complimenter tout le temps, lorsqu’ils font quelque chose de « correct ».

Comment répondez-vous à cela ?

– Les enfants n’ont pas besoin de recevoir de compliments. Les enfants ont, entre autres, le besoin d’être vu et reconnu. Ils veulent vivre l’importance qu’ils ont aux yeux de leurs parents. Ils veulent vivre le fait de les rendre heureux. Si les adultes choisissent d’exprimer leur joie par des compliments, je pense personnellement que cela devient rapidement un peu trop facile et que cela peut devenir un cliché. L’attitude des adultes se caractérise en effet par l’intonation, le langage du corps et les mimiques. Le compliment en soi n’est pas néfaste. Mais si au contraire, il est utilisé comme un outil de contrôle du comportement, ce n’est pas une bonne idée. Ainsi le compliment se transforme en un exercice caché de pouvoir ou en une stratégie consciente. Un compliment devrait être chaleureux et spontané !

Le langage corporel du thérapeute familial montre à quel point il le pense sérieusement.

– Lorsque des conflits entre individus sont dans une impasse et qu’ils ne se laissent pas résoudre ou négocier dans l’immédiat, c’est toujours une bonne idée que de prendre une pause (un vrai « time-out »), que le conflit soit entre un adulte et un enfant ou entre adultes. Il est souvent productif de trouver du temps pour réfléchir et de voir les choses autrement. Naturellement, c’est une bonne idée que les enfants apprennent aussi cela au fur et à mesure qu’ils grandissent mais cela doit se passer ensemble avec les adultes. Des adultes qui trouvent le courage personnel nécessaire pour admettre qu’ils n’ont pas toujours de bons conseils et qui reconnaissent la valeur d’une pause avec gentillesse : « Je crois que nous avons tous les deux besoin encore d’une pause maintenant parce que ce que nous sommes en train de dire et faire est tout simplement trop bête. »

Il existe d‘autres voies, qui peuvent tout aussi bien être productives. Si nous voulons tester la valeur éthique et morale de celles-ci, nous devons seulement nous imaginer un rapport de pouvoir inversé, où ce serait les enfants qui auraient le pouvoir d’envoyer les parents dans leur chambre lorsqu’ils ne sont pas satisfaits de la manière dont ceux-ci les éduquent, conclut-il.

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© Astrid Beate Madsen et Jesper Juul, Familylab International

Titre original norvégien : Time-out, ud med det !
Traduction : Deborah Sulovsky
Adaptation : David Dutarte


1 : leadership : Jesper Juul utilise ce concept (provenant du monde du travail) pour désigner le rôle des parents et discerner leurs responsabilités. Il est question d’une certaine manière d’assumer la responsabilité parentale et l’ascendant sur les enfants. Ndt.

2 : time-out = mise à l’écart temporaire ou mise au coin. Ce terme a son origine dans le monde sportif où il signifie temps-mort (moment de réflexion pris en équipe). Il est aujourd’hui utilisé comme méthode dans l’éducation des enfants. L’enfant est laissé seul dans sa chambre, sur une chaise ou un banc. Cette technique qui n’est rien d’autre que la « bonne vieille » mise au coin a été remise au goût du jour dans les émissions de télé-réalité Super-Nanny. Ndt. 

Sur le respect, les relations et l’importance de la désobéissance

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les difficultés qu’éprouvent les enseignants à se faire respecter des enfants ;
  • leur besoin criant de formation en matière d’autorité et de communication ;
  • les relations comme socle pour les apprentissages ;
  • l’importance de la désobéissance, de prendre l’autre au sérieux et du développement de la responsabilité personnelle ;
  • la nécessité pour les enseignants de développer leur compétence relationnelle.
Jesper Juul & Gertrud Svensén

Sur le respect, les relations et l'importance de la désobéissance

Le respect des enfants, ça se mérite !

Le respect des enfants, voilà quelque chose qui se mérite mais qu’on n’obtient pas en abusant de son pouvoir. C’est ce que nous dit Jesper Juul, thérapeute familial danois, qui souhaite qu’on abandonne l’idée de l’instruction obligatoire pour en faire un droit pour chaque enfant d’aller à l’école.


Jesper Juul pense que le débat sur l’école tourne autour de faux sujets. Nous nous interrogeons sur l’organisation des rythmes scolaires ou sur le renforcement de l’enseignement de telle ou telle matière. Mais ce sur quoi nous devrions vraiment concentrer nos efforts, c’est d’aider les enseignants à développer des compétences relationnelles.

– La meilleure chose que nous puissions faire est d’utiliser les dix années qui viennent à choyer les enseignants. Et ce que nous devrions leur offrir, c’est de la formation continue.

Des difficultés à communiquer

Il énumère quatre thèmes pour lesquels nombre d’entre eux éprouvent des difficultés : leur capacité à mener un dialogue constructif et qui ait du sens avec chaque enfant, un dialogue constructif avec chacune de leurs classes, un dialogue constructif avec les parents – et pour finir leur autorité. C’est là que nous devons mettre nos efforts, sur les interactions – ô combien importantes – entre les élèves, les enseignants et les parents.

Mais, ajoute-t-il, il n’est pas surprenant qu’ils aient du mal avec les relations. Cela ne fait nullement partie de leur formation.

– Vous ne pouvez pas demander au cuisinier de la pizzéria du coin de venir travailler du jour au lendemain dans un restaurant trois étoiles au Guide Michelin !

Jesper Juul s’est principalement forgé une réputation en tant qu’auteur du best-seller international Regarde… ton enfant est compétent et comme l’adversaire tenace des techniques et autres méthodes éducatives pour parents. Mais il est aussi un enseignant qualifié et co-auteur, avec sa collègue Helle Jensen, de l’ouvrage De l’obéissance à la responsabilité – Compétences relationnelles en milieu éducatif (à paraître prochainement en français. Ndt.). Dans ce livre, ils nous invitent à délaisser la culture de l’obéissance qui a longtemps caractérisé les établissements scolaires pour une école dont le quotidien serait fait d’attention, de sensibilité et de respect.

L’erreur commise par de nombreux enseignants et enseignantes, dit-il, c’est de ne pas prendre la mesure de leur propre importance. Les enfants passent environ 25000 heures dans des « établissements scolaires obligatoires. » On ne peut donc tout simplement pas prétendre que c’est aux parents seuls que revient la tâche d’élever les enfants et que l’école ne s’en tienne qu’aux seuls apprentissages scolaires.

– Les décideurs nationaux et locaux ont autant de responsabilités que les parents. Et l’École doit vraiment prendre cela au sérieux. Les responsables politiques disent alors : « Mais les élèves doivent bien apprendre quelque chose aussi, non ? » Et je ne dis nulle part qu’ils ne devraient pas le faire.

La relation au coeur des apprentissages

La manière avec laquelle les éducateurs, éducatrices, enseignants et enseignantes gèrent les relations est ce qui doit être la base de tout le reste. Et c’est pourquoi les compétences relationnelles sont les compétences premières – et les plus importantes – pour chacune et chacun de ces pédagogues, explique Jesper Juul.

Pour cet entretien, Jesper Juul était à Stockholm, en Suède, dans le cadre d’un séminaire intensif organisé par la branche suédoise de l’organisme qu’il a créé : Familylab International. La veille, il avait vu trois médecins répondre aux questions des téléspectateurs et téléspectatrices d’un programme suédois. Le mot « relation » a sûrement été prononcé au moins 50 fois par les médecins interrogés dans ce programme, dit-il.

Aujourd’hui, nous savons à quel point les relations sont importantes. Même les spécialistes en neurologie disent que les relations conditionnent l’apprentissage. Mais les responsables politiques ne veulent pas voir ce côté-là de l’école, explique Jesper Juul.

Il parle d’un fiasco gigantesque. De défections massives à l’école. Des innombrables adultes consommant des psychotropes et abusant de drogues licites et illicites. Des enfants qui sont stressés et sur lesquels les diagnostics tombent à tout va. Des enseignants qui sont exposés à une violence énorme et finissent épuisés de leur travail.

– Les responsables politiques doivent comprendre que l’école fait partie intégrante de la société. Le coût de notre échec est extrêmement élevé. Mais au lieu de cela, la plupart affirment que nous avons besoin de soutenir la concurrence et de former les meilleurs individus. C’est tellement déplacé !

Il nous parle d’un projet, Learning for well-being (en français, L’apprentissage pour le Bien-être, Ndt.), lancé à Bruxelles par des professionnels de grandes entreprises telles que Volkswagen, Bertelsmann et Bosch. Ils lui disent qu’ils n’ont pas d’emploi pour les élèves que forme notre système scolaire. Ce dont ils ont besoin ce sont des personnes qui sachent travailler en groupe, qui sachent collaborer et qui puissent sortir des habituels sentiers battus.

– Les élèves doivent être désobéissants, créatifs et capable de se prendre en main. Nous savons que c’est vraiment important ! Je ne dis pas qu’on ne doit pas apprendre aux enfants à lire et à écrire. Mais l’école doit regarder les compétences psychosociales des enfants comme quelque chose d’important !

Prendre les enfants et les enseignants au sérieux

Aujourd’hui, nous avons en partie laissé la culture de l’obéissance derrière nous. Jesper Juul et Helle Jensen décrivent dans leur livre comment les jeunes de notre époque abordent le monde d’une manière évidente – « ils vaquent à travers le monde avec le sentiment d’avoir le droit d’être là. » Mais le monde des adultes éprouve encore de grandes difficultés à aller à la rencontre de ces enfants qui posent des questions, argumentent et s’attendent à être pris au sérieux. Au lieu de cela, les adultes sont sur la défensive et tentent par tous les moyens possibles de changer le comportement des enfants. Ils imposent des campagnes de sensibilisation, des restrictions, des règles, des interdictions et des sanctions. Et les enfants en sont réduits à être l’objet de l’exercice du pouvoir des adultes.

En Suède, le Ministre de l’Éducation parle de remettre de l’ordre et au Danemark, le Premier Ministre veut donner le droit aux enseignants de renvoyer les élèves perturbateurs à la maison. (On pourrait rajouter par exemple qu’en France, les Ministres de l’Éducation se suivent et tentent chacun à leur manière de réintroduire une certaine morale laïque. Ndt.) Jesper Juul grogne.

– C’est toujours la même vielle rengaine. La société ne peut pas faire marche arrière. C’est peut être un rêve de certains hommes politiques. Mais pour les enfants et les enseignants, c’est un cauchemar !

Et nous pouvons arrêter immédiatement de regarder le miracle de l’éducation finlandaise avec des yeux ébahis : l’éducation finlandaise est démodée et le système scolaire autoritaire, dit-il.

– Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne et la Finlande sont les pays en Europe où des jeunes sont revenus dans leurs anciennes écoles pour y abattre des gens, explique Jesper Juul.

Il espère que les enseignants prendront bientôt la parole : « Trop, c’est trop ! » Quant à leur offrir la possibilité de développer des compétences relationnelles, cela devrait être une décision facile à prendre !

De l’obéissance à la responsabilité

Jesper Juul et Helle Jensen font valoir que la désobéissance des enfants n’est en rien une attaque du pouvoir des adultes. Ce n’est pas non plus l’expression d’une irresponsabilité sociale. Mais plutôt un moyen pour l’enfant de développer son intégrité et son sens de la responsabilité personnelle.

Quand Jesper Juul allait à l’école, il se retrouvait souvent en conflit avec les enseignants.

– J’insistais pour être pris au sérieux. Il y avait beaucoup de conflits et j’étais souvent battu. Mais on le savait. On pouvait même choisir entre être giflé ou forcé à rester en colle une heure après l’école. Je choisissais toujours la gifle.

Il a toujours appris facilement – sauf en mathématiques – mais l’école ne l’intéressait pas trop. Pourtant, il a fini par faire le choix de se former pour enseigner. Il a travaillé pendant un certain temps comme enseignant-éducateur dans un centre pour jeunes en difficulté, mais il n’a jamais remis les pieds à l’école après l’année de stage pratique inclue dans la formation.

– J’aime beaucoup enseigner. Mais je n’ai jamais aimé le climat scolaire. C’était trop sombre et trop collectiviste pour moi.

Aujourd’hui, en plus de son travail d’écrivain et thérapeute familial, Jesper Juul prodigue ses conseils en tant que superviseur auprès d’enseignants. Bien qu’il soit critique envers la culture du système scolaire, il voit qu’il y a beaucoup de bons enseignants mais qui bien souvent luttent contre le vent.

– Il y a des enseignants qui ont une aptitude naturelle pour les relations, qui savent construire une relation avec la grande majorité des élèves. Ils savent être vraiment intéressés et n’accueillent pas les élèves le premier jour de l’école avec un ensemble de règles.

Mais quelle est la méthode Juul ? « Si vous en trouvez une, faites-le-moi savoir et je viendrais vous tuer ! » est la réponse brutale qu’il donne habituellement à cette question.

– L’Institut de santé publique suédois voulait me donner de l’argent pour faire une méthode. J’ai dit : « Non, je ne peux pas ! – Mais alors, vous n’aurez pas d’argent, ont-ils dit. – Non, mais je m’en sortirais quand même, » fut ma réponse.

Il en parle comme d’une maladie – que tout doit être fondée sur des preuves.

– Pour autant que je sache, l’avenir n’est pas fondé sur des preuves !

Développer sa compétence relationnelle

Il n’y a donc pas de manuel simple à appliquer. Dans leur livre, Jesper Juul et Helle Jensen définissent cependant la notion de compétence relationnelle professionnelle. Il s’agit de la capacité du pédagogue à voir chaque enfant selon ses propres termes et à adapter son propre comportement par rapport à cela – sans pour autant abandonner son leadership. Il s’agit également d’être authentique dans le contact avec l’enfant et d’être disposé et prêt à assumer la responsabilité de la qualité de la relation.

Lorsque cela réussit, cela crée une interaction entre l’enfant et l’adulte, où l’enseignant peut développer ses compétences relationnelles tandis que l’élève développe ses habiletés sociales.

Il donne un exemple précis. Un enseignant qui a des difficultés dans la relation à un enfant en particulier peut l’inviter au dialogue et dire :

– Je trouve que j’ai du mal à entrer en relation avec toi. Vraiment, ça me rend mal à l’aise. Est-ce qu’on peut parler de ce qui ne fonctionne pas ?

On peut faire comme ça même avec de jeunes enfants – dès six ans, ça n’est pas un problème, dit Jesper Juul, car ils ont en eux la solution. Mais un enfant ayant depuis plusieurs années perdu confiance envers les adultes répondra de façon désabusée : « Je ne sais pas. »

– Alors l’adulte peut dire : OK, je reviendrai vers toi la semaine prochaine. Et une semaine après, lorsque l’enseignant demandera la même chose, alors l’élève dira : « C’est parce que vous m’engueulez ! »

Mais la plupart des enseignants contestent cela, affirme Jesper Juul, et disent que ce n’est pas vrai. Mais, dans cette situation, l’enseignant peut dire : « Selon moi, je ne t’engueule pas. Mais si c’est comme ça que tu le vois, alors je dois y réfléchir. »

– Cela prend deux trois minutes, mais après cela, c’est cet élève là qui sera à la tête de ton fan club ! C’est simple et complexe à la fois.

Jesper Juul rêve de voir les enseignants, les élèves et les parents, travailler ensemble à définir les contours de leurs écoles du futur. Aujourd’hui, il n’y a pas un pays en Europe qui ait une vision pour son école, dit-il – on gère seulement des problèmes différents.

La meilleure chose pour tout le monde serait d’abandonner l’idée de l’instruction obligatoire et de donner à la place à chaque enfant le droit d’aller à l’école. En une seule phrase nous serions en mesure de changer la relation entre l’enseignant et l’élève, dit-il.

– Mais alors, les gens pensent que les enfants refuseront d’aller à l’école. C’est la même chose quand, dans certaines écoles, on affirme que les devoirs devraient être facultatifs pour les élèves. Personne ne les fera, disent-ils. Mais si les enfants ont le choix, ils font leurs devoirs. Et ils iront à l’école avec plaisir !

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Avec l’accord de son auteure, Gertrud Svensén, nous publions une traduction de cet entretien réalisé à l’automne 2012 pour le compte de Pedagogiska magasinet, publication suédoise destinée au professionnels de l’éducation.

Titre original suédois : Jesper Juul om respekt, relationer och vikten av olydnad
Traduction et adaptation française : David Dutarte

Entretien avec Jesper Juul (3ème partie)

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • sa manière de communiquer avec les enfants et la nécessité de développer un langage personnel ;
  • la différence entre estime de soi et confiance en soi ;
  • le « bon vieux temps » et ce qu’apportent et demandent les générations de jeunes aujourd’hui.
Jesper Juul

Entretien (Partie 3)

Le langage personnel

La manière la plus directe et authentique de se raconter aux autres, de communiquer ses propres limites, sentiments et émotions, est ce que vous appelez « langage personnel ». Pourriez-vous décrire ce qui est de l’ordre du langage personnel et ce qui ne l’est pas ?

Hier, mon petit-fils (17 mois) a pris quelque chose à manger de son assiette,  l’a porté à sa bouche pour en croquer un bout et, après avoir échoué, l’a placé sur la table à côté de son assiette. Si vous n’aimez pas cela (ce qui est mon cas) c’est facile de lui apprendre en suivant quelques règles simples :

Créez un contact, c’est-à-dire, attirez son attention et établissez un contact visuel. Dîtes-lui ensuite d’une voix amicale (comme vous le diriez à un bon ami adulte) : « Je n’aime pas que tu mettes la nourriture sur la table. Je veux que tu la reposes sur ton assiette ». Ça, c’est une forme de langage personnel qui lui raconte quelque chose sur son grand-père. Il n’est ni critiqué, ni accusé ni soumis à un ordre. Je lui dis qui je suis et ce que je veux qu’il fasse, et dans la plupart des cas il le fera – volontiers et avec plaisir. Et « dans la plupart des cas » est tout ce que vous pouvez espérer – de la part de n’importe quel autre être humain.

Nourrir l’estime de soi

Vous faites une distinction importante entre estime de soi et confiance en soi. Ces termes sont souvent confondus ou utilisés l’un pour l’autre, bien qu’ils aient des significations assez différentes. Résultat, on se fixe souvent pour objectif de renforcer l’estime de soi d’un enfant mais on se retrouve, au mieux, à renforcer la confiance en soi. En quoi est-ce un problème et que gagne-t-on à être conscient de cette distinction ?

 Avoir une faible estime de soi est probablement le facteur le plus destructeur pour les gens et leurs relations aux autres. C’est ce qui les conduit souvent à devenir victimes ou à se faire harcelés. Cela les amène à abuser de substances addictives, à développer beaucoup de culpabilité et à avoir une mauvaise conscience. Dans les relations entre parents et enfants, cela entraine beaucoup de violence qui, à son tour, empêchera l’enfant de développer une bonne estime de soi.  Avoir une estime de soi saine est une qualité existentielle profonde qui enrichit la vie des gens et les rend capables d’enrichir celles des autres.

La confiance en soi est une très bonne chose en ce qui concerne le développement de nos capacités – pratiques, personnelles, académiques, sportives, etc. Mais le fait d’avoir une grande confiance en soi ne permet pas d’acquérir une plus grande estime de soi. La tendance actuelle pour beaucoup de parents européens est de porter aux nues leur enfant, quoi qu’il fasse. Ça ne renforce pas l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes mais simplement leur égo. Un retour d’information personnelle est beaucoup mieux – pour les parents comme pour les enfants – et permet d’accroitre l’estime de soi des uns comme des autres.

C’était mieux avant ?

Quelque soit l’époque et la société dans laquelle on vit, il semble que nous soyons toujours d’accord pour dire que la génération actuelle des enfants et des jeunes en particulier est terrible et bien pire que la nôtre. Comment se fait-il ? Est-ce qu’on ne progresse pas ni socialement ni psychologiquement ? Que pensez-vous des enfants d’aujourd’hui ?

 La réponse la plus simple est la suivante : nous coopérions avec nos propres parents et nous avons appris comment être important à leurs yeux. Nous nous sommes convaincu que « notre manière » était la bonne – quel qu’en fut le prix. Quand une nouvelle génération se comporte différemment, cela nous amène à questionner notre propre attitude, mais au lieu de réfléchir sur notre propre manière de faire, on a tendance à condamne la leur. Ce n’est pas très intelligent mais c’est très courant comme vous le dîtes.

Quand je porte mon regard sur les enfants européens d’aujourd’hui, j’ai quelques inquiétudes, mais je me réjouis, principalement, du fait qu’ils sont de plus en plus nombreux à grandir sans avoir à craindre les adultes tout en ayant plus de liberté pour s’épanouir et devenir qui ils sont.

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© Jesper Juul, Familylab International

Entretien élaboré et réalisé par Ivana Gradisnik et Anja Cotic Svetina (familylab Slovénie)
Traduction et adaptation française : David Dutarte

Entretien avec Jesper Juul (2ème partie)

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • la manière dont les enfants coopèrent et la nécessité de trouver de nouvelles manières de les éduquer ;
  • la difficulté qu’éprouvent les parents à sortir des luttes de pouvoir ;
  • ses propres limites et comment les faire respecter.
Jesper Juul

Entretien (Partie 2)

Les enfants coopèrent !

Tout au long de l’histoire, les enfants ont été considérés et traités comme une sorte d’individus asociaux qui, pour apprendre à se comporter comme de véritables êtres humains (adultes), devaient être soumis à une forte influence et subir une manipulation importante de la part des parents ; comme des objets qui nécessitaient l’usage de « méthodes éducatives » spéciales. Vous soutenez que c’est superflu et nuisible à l’enfant, et, l’un des arguments que vous faîtes valoir en faveur de cette idée fondamentale est l’affirmation selon laquelle l’enfant coopère. Plus encore : l’enfant coopère volontairement et de manière compétente. Dans une situation où il doit choisir entre coopérer et préserver son intégrité, l’enfant choisira inévitablement de coopérer. Expliquez-nous un peu plus cette idée : comment et pourquoi en est-il ainsi ?

Le conflit entre notre intégrité (besoins, valeurs, limites) et notre désir de coopérer (copier, imiter, s’adapter) est un conflit existentiel fondamental qui a toujours hanté l’homme. Il peut aussi être décrit comme un conflit entre individualité et conformité ou entre l’individu et la société. Trouver l’équilibre est un défi perpétuel et quotidien pour l’individu, puisqu’il dépend du groupe autant que le groupe dépend de l’individu.

La question que nous nous posons aujourd’hui est de savoir comment élever nos enfants de manière non-autoritaire et non-violente. Comment leur apprendre le véritable respect d’autrui, fondé sur la confiance et de bonnes expériences, plutôt que sur la peur et l’angoisse ?

Cinquante années de travail auprès des familles nous ont appris que l’enfant ne nait pas « égocentrique » comme Freud le pensait. Ils veulent plus que tout coopérer et imiter leurs parents lorsqu’ils sont traités avec respect. Observez simplement un enfant en bas âge et vous verrez à quel point il veut apprendre de ses parents et leur plaire. Cela signifie que notre tâche en tant qu’adulte a été complètement redéfinie. Il nous faut développer une manière d’être avec nos enfants qui protège leur propre intégrité, et les aider quand, « pour leur bien », ils coopèrent beaucoup trop ! Ce n’est pas une idée romantique qui signifierait qu’il nous faut être en permanence « doux et gentil », mais qu’il nous faut développer des manières différentes d’exercer notre pouvoir et notre autorité.

Une lutte de pouvoir

Pourtant, les parents sont (souvent) obsédés par l’idée qu’il est nécessaire de défendre et de garder le pouvoir au sein de la relation parent-enfant. Pourquoi restons-nous si obstinés à l’idée que le pouvoir est quelque chose d’important dans les relations, quelles qu’elles soient ? 

Je crois que cette idée n’a pas grand-chose à voir avec la manière dont on élève ses enfants. C’est le reflet de systèmes politiques autoritaires, où les adultes souffraient autant que les enfants mais ne pouvaient voir d’autres issues. Le pouvoir est une réalité de fait – dans les relations également. La question est de savoir comment administrer notre pouvoir au niveau personnel, d’une manière qui aide nos proches à grandir sainement au lieu de les blesser et de porter atteinte à leur vitalité. Comment faire pour élever un enfant qui soit mentalement en bonne santé et qui ne soit ni violent, abusif ou autodestructif ? Nous avons trouvé beaucoup de réponses à cette question durant les deux dernières décennies, mais de nombreuses restent encore à découvrir.

Poser des limites

L’autre aspect qui semble préoccuper les parents est la nécessité de poser des limites à son enfant. Quel est votre point de vue là-dessus ?

Je ne crois pas à l’idée de poser des limites à l’enfant dans le sens où on créerait un cadre de règles et d’interdits autour de lui. Je crois profondément qu’il est important que les parents sachent qui ils sont – c’est-à-dire qu’ils soient clairs sur ce qu’ils veulent et ne veulent pas.

Si un enfant en bas âge veut traverser la rue alors que le feu est rouge, vous devriez bien sûr le retenir, mais quand il s’agit de développer chez votre enfant le respect et la compréhension de vos valeurs et limites, cela se fait au travers des interactions et du dialogue avec lui, et cela prend environ cinq ans à un enfant pour intégrer ces connaissances. Ce qui, soit dit en passant, est bien plus court que le temps nécessaire à un adulte pour apprendre à connaître les valeurs et limites de son partenaire.

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© Jesper Juul, Familylab International

Entretien élaboré et réalisé par Ivana Gradisnik et Anja Cotic Svetina (familylab Slovénie)
Traduction et adaptation française : David Dutarte