Nous utilisons les écrans d’une manière qui nous rend malheureux…

 

Cet article invite à se questionner sur

  • l’importance pour les relations humaines des moments partagés ininterrompus  ;
  • l’influence des écrans sur les relations entre adultes et entre parents et enfants ;
  • les conséquences sur le développement des enfants et sur la santé des jeunes adultes ;
  • la nature des relations personnelles, les conditions nécessaires à l’établissement d’un vrai contact humain et le besoin d’un nouveau style de vie.
Jesper Juul

Nous utilisons les écrans d'une manière qui nous rend malheureux

Manque de contact ininterrompu

Cet article s’inspire d’une enquête réalisée par la télévision danoise, au printemps 2016, auprès de 1600 enfants de 13 ans et d’un groupe tout aussi large de parents. Comme beaucoup d’autres professionnels, j’ai été interrogé par des centaines de parents sur les conséquences que pouvait avoir l’utilisation des smartphones et autres tablettes sur le développement des compétences sociales et du cerveau des enfants. Tant que les spécialistes en neurosciences, provenant de différents pays, publiaient des résultats, des opinions et des recommandations extrêmement variés, je me suis retenu de partager mon point de vue, qui est celui d’un expert sur la nature et la qualité des relations familiales. Toutefois, la cohérence des propos tenus et les expériences rapportées dans cette enquête par des jeunes et des parents danois m’ont finalement inspiré à écrire. Tout au long de cet article, je parle des appareils électroniques en tant que « membres de la famille », car ils attirent sur eux beaucoup d’attention et changent littéralement la culture au sein des familles, ce qui est malsain pour les relations proches, empreintes d’amour, entre adultes, entre frères et sœurs comme entre parents et enfants.

La conclusion de cette enquête est que la majorité des enfants interrogés estimaient manquer de contact avec leurs parents et voulaient passer plus de temps ininterrompu avec eux. Cela valait aussi pour les parents, et je suis convaincu que nous obtiendrions des réponses similaires si nous interrogions les partenaires quant à l’impact de ces appareils sur leur relation de couple. Cette enquête est arrivée à point nommé, parce que nous nous rapprochons à grand pas du moment de l’histoire où la majorité des jeunes adultes ne seront plus en mesure de comparer l’expérience de la vie en famille avant et après l’invention des smartphones.

Pour un certain nombre de raisons, une majorité des adultes se sont persuadés que leur vie devait suivre le rythme des courriels, des textos, des tweets et autres posts sur les réseaux sociaux, et les amis, les employeurs et les clients attendent depuis avec enthousiasme que nous soyons disponibles 24h/24. Il en va de même aussi pour certains très jeunes enfants sur leurs réseaux sociaux. Ces facteurs combinés sont maintenant une réalité, elle-même devenue un problème si grave que nous nous devons de changer d’attitude et d’état d’esprit.

Relations entre adultes

Il y a un peu plus de quinze ans, lorsque les téléphones portables ont fait leur apparition lors des visites, des rendez-vous ou des repas privés, la majorité des adultes ont perçu et ressenti cela comme un facteur dérangeant, frustrant, voire comme un signe d’impolitesse. Aujourd’hui, c’est rarement le cas. Et quand ça l’est, la plupart des jeunes (de moins de 50 ans) sont au contraire gênés. C’est devenu tout simplement rabat-joie et vieux-jeu de le faire remarquer.

Pour devenir plus forte et développer pleinement toutes ses nuances, toute relation proche, basée sur l’amitié ou sur l’amour, nécessite de la continuité et des instants ininterrompus de partage et de cohésion – c’est pour la relation ce que l’engrais représente pour les plantes. Rien de nouveau là-dessus. Nous savons des couples qui vivent ensemble depuis plus de 7 ans que les partenaires se sentent généralement mal-à-l’aise, seuls, malheureux et frustrés quand ces moments de partage et de cohésion n’arrivent que lorsqu’il y a des problèmes ou des crises au sein de la famille, et plus encore quand ces « réunions de crise » sont impossibles ou bien trop courtes et centrées uniquement sur la recherche de solution. À ce stade, les deux partenaires éprouvent un sentiment de vide et de perte de sens. Nous fonctionnons très bien ensemble, mais nous ne vivons pas, disent-ils.

Peu importe ce qui cause le manque de continuité et de moments ininterrompus de partage et de cohésion. Avant les smartphones, il pouvait s’agir de la télévision, du stress au travail, du perfectionnisme, des obligations extérieures au foyer, des hobbies, etc. Tous ces facteurs – smartphones et tablettes inclus – ne sont pas les vraies raisons de la perte de sens et d’intimité dans les relations proches. La vraie raison se trouve dans nos têtes, et c’est une bonne nouvelle, car cela signifie que nous pouvons faire évoluer les choses, indépendamment de ce que les autres décident de faire. C’est ce que font quotidiennement un grand nombre de couples, quand l’un d’entre eux se découvre souffrir d’un cancer, que leurs vies sont menacées ou leurs modes de vie impossibles à maintenir pour quelque autre raison que ce soit. Être confronté à des choses fortes comme la mort rend souvent nos choix plus intelligents.

Relations parents-enfants

De plus en plus souvent aujourd’hui, durant les quelques heures que les enfants passent quotidiennement avec leurs parents, on peut observer ce qui suit. Ils désirent poser une question à leurs parents, ils veulent leur partager quelque chose ou répondre à une remarque de ces derniers, et très souvent, la réponse qu’ils obtiennent est : « Désolé mon chéri, je dois prendre cet appel ! » ou « Je suis désolé, mais je viens de recevoir un texto du travail, auquel je dois répondre… » ou « Ça ne prendra qu’une minute, promis ! » ou « Peux-tu attendre une minute, s’il te plaît… Je dois… » ou encore « Oh mince ! J’ai oublié de l’éteindre et je dois répondre, c’est important… »

À court terme, ce comportement génère de la frustration chez les enfants. Contrairement à ce que croient beaucoup d’adultes, les enfants ne se sentent pas « rejetés ». Ce sentiment n’existe pas. Quand les adultes disent qu’ils se sentent rejetés, c’est parce qu’ils ressentent quelque chose qui les fait penser qu’ils ont été rejetés. Les enfants ne considèrent pas leurs émotions, intellectuellement, comme cela. Lorsque les parents les rejettent, ils se sentent simplement tristes, déçus ou en colère, mais comme toujours, les enfants coopèrent avec ce comportement parental (ils s’y adaptent). D’abord, ils se résignent tout en continuant d’espérer, au final, ils abandonnent et cessent d’y croire. Vers l’âge de trois ans, ils commencent à copier le comportement des adultes et se concentrent sur leurs propres écrans – la télévision, leurs tablettes… –, et plus tard, en grandissant, leurs propres smartphones.

Lorsque les enfants récemment interrogés disent qu’ils « manquent » de contact avec leurs parents, ce sentiment est un cocktail de plusieurs réactions émotionnelles et expériences formatrices différentes :

– Je me sens impuissant

Ils se sentent impuissants, car, sous l’emprise du stress, ils n’arrivent ni à exprimer leurs émotions, ni à raconter les histoires qu’ils aimeraient partager avec leurs parents. Pour pouvoir le faire, ils ont besoin de sécurité, de proximité, de confidentialité et d’une forme d’empathie active et réconfortante. Bien qu’ils se sentent à ce stade déjà souvent désemparés, ils font toujours confiance à leurs parents qui savent mieux, et ils suivent alors leur exemple.

– Je suis perdu

Chaque fois qu’un parent rompt le contact pendant une minute ou deux, les enfants partent dans leurs pensées et le flot de la conscience est interrompu. Ils oublient ce qu’ils voulaient dire, cela génère une certaine frustration chez le parent qui conclut souvent que ce n’était donc pas si important. Et après avoir été perdus, les enfants en viennent à se dire qu’ils sont aussi stupides.

– Je ne peux pas te faire confiance

Les enfants font l’observation très précise que quelque chose d’autre qu’eux-mêmes est bien plus important pour leurs parents. Cela touche les enfants dans leur propre estime, encore naissante et fragile, en ce qui en constitue l’aspect le plus crucial et le plus vulnérable : le sentiment d’avoir de la valeur pour la vie de leurs parents. Peu importe le nombre de fois qu’un parent répète ensuite « Je t’aime ! » pour s’excuser ou fait des promesses romantiques sur l’avenir (« Je vais le faire pour toi ! »), le dommage a été fait. Durant les premières années de leur vie, les enfants choisissent de croire leurs parents sur paroles, ce qui les conduit évidemment à finir, au bout d’un certain temps, par douter de leurs propres émotions, ce qui ternira encore un peu plus leur propre estime.

– Je suis seul

Tout au long de ce processus d’apprentissage de dix-douze ans qu’est l’enfance, les enfants se sentent seuls à chaque fois que leurs parents choisissent de donner la priorité à leur smartphone. Pour beaucoup d’enfants, cette solitude est ce qui définit leur existence, malheureusement aussi dans bien d’autres contextes sociaux. La conséquence la plus courante chez les enfants n’ayant pas encore atteint la puberté est qu’ils perdent généralement confiance en les adultes et tout espoir que ceux-ci puissent prendre le temps de les écouter et de les aider à formuler comment ils se sentent et qui ils sont. À la puberté, ils se retireront en général de la vie de famille et rechercheront la proximité, la valorisation et la compréhension ailleurs, très souvent sur et via les réseaux sociaux sur Internet. Nous savons d’expérience, via les lignes d’écoute téléphonique dédiées aux enfants entre 6 et 16 ans, que beaucoup en sont arrivés à la conclusion que leurs parents n’avaient pas de temps à leur consacrer. Ce n’est pas nécessairement la vérité objective, mais c’est leur expérience et la conclusion qu’ils en tirent.

 

Les jeunes adultes

Les psychologues et les éducateurs qui travaillent avec des lycéens, des étudiants et d’autres groupes de jeunes âgés de 16 à 25 ans, témoignent d’un nombre croissant parmi eux de personnes isolées, déprimées, souffrant d’angoisse et de phobie sociale, et présentant des comportements autodestructeurs. Généralement, ces jeunes disent avoir été très tôt distants de leurs parents, et cet isolement les a privés de la possibilité de ressentir et d’exprimer ce qui se passait en leur for intérieur. Nous en sommes déjà au point où un grand nombre d’entre eux deviennent à leur tour parents et transmettront très probablement ces handicaps à leurs propres enfants, ce qui devrait conduire à une augmentation effrayante du nombre d’enfants et d’adultes ayant de graves problèmes de santé mentale. La prescription d’antidépresseurs à ces jeunes est toutefois contre-indiquée et contre-productive. La solitude et le chagrin peuvent ressembler à la dépression, mais ils n’ont rien à voir avec cet état mental. Les antidépresseurs ne font que compenser la gêne et empêchent le patient de faire face à la situation de manière saine. Les enfants et les jeunes adultes témoignent que le médicament les fait se sentir mieux, mais cela ne prouve en aucun cas qu’ils aillent réellement mieux. Les médicaments sont un mauvais substitut aux relations, et les relations qui se construisent sous l’influence des antidépresseurs sont superficielles et de courte durée.

La nature des relations personnelles

D’un point de vue étymologique, le mot relation (du latin relatio, récit, narration) signifie que quand je me rapporte à quelqu’un, je me raconte à l’autre. Une relation personnelle est une manière d’être ensemble où nous partageons nos pensées, notre histoire, nos sentiments, nos expériences et nos rêves, ici et maintenant.

C’est dans la nature des relations qu’elles oscillent comme un pendule entre la proximité, la fusion et la séparation. Lorsque notre besoin de proximité est satisfait, le besoin de distance se fait ressentir, et quand ce besoin a été à son tour satisfait, le désir de proximité se fait ressentir à nouveau, et ainsi de suite. Nos vies en tant que partenaires et membres d’une même famille seraient sans doute moins compliquées si nos besoins étaient synchronisés, mais ils ne le sont pas. L’une des meilleures façons de prendre la mesure de ce balancier est de prendre des vacances en famille, trois semaines durant, sans planification avancée, et de ne faire des plans que le matin pour le jour même et de prévoir aussi des jours où rien n’est justement prévu. L’ingrédient secret et curatif est d’être ensemble et libres de suivre le rythme de nos pendules respectifs. Une telle expérience permet aux adultes et aux enfants de s’adapter ensuite plus facilement aux rythmes bien plus artificiels de la vie quotidienne. En outre, nous savons maintenant que notre sentiment de solitude n’est pas causé par les autres, mais par notre style de vie.

Pour que l’intimité émotionnelle et intellectuelle s’installe et croisse pleinement, il y a souvent besoin de 2-3 heures de partage et de cohésion. Cet aspect d’une relation exige une sorte de silence et de vide où « se connecter » à l’autre devient possible, puis découle sur un silence confortable. À ce stade, nous nous entendons alors dire des choses que nous n’avons jamais dites auparavant et/ou dont nous n’avions pas conscience. Cela se produit aussi avec nos enfants (un à la fois) et nous offre souvent de nouvelles perspectives, ainsi que de nouvelles et merveilleuses possibilités d’évolution.

Nos modes de vie actuels rendent le développement et l’épanouissement des relations extrêmement difficiles, mais nous pouvons créer des îlots de partage et de cohésion où il devient possible de renouer contact l’un avec l’autre, à condition de ne pas y amener nos smartphones. Si nous les prenons au contraire avec nous, notre famille prend alors plus l’aspect d’un archipel d’îles reliées simplement par le biais de moyens de communication électronique.

Pour que les relations se développent de l’engouement à une proximité significative, nous devons passer autant de temps en face-à-face que possible. Pas besoin d’être forcément assis l’un en face de l’autre et de parler pour que cela se produise, il peut aussi suffire de jouer, travailler, danser ou voyager ensemble, de se faire des câlins, de faire l’amour, de pleurer et de se réconforter, de cuisiner et de manger ensemble, de découvrir les goûts musicaux, artistiques et littéraires comme les besoins de solitude de l’autre. C’est la raison principale pour laquelle si peu de relations à distance survivent et pourquoi changer de maison chaque semaine est si difficile pour les enfants. L’espace de quelques instants, nous avons cru que les e-mails, les chats et conversations en ligne pourraient compenser la distance physique, mais ce n’est pas possible. Ils sont tous des outils de travail précieux, mais en ce qui concerne les relations aux personnes que nous aimons et dont nous sommes dépendants, ils sont de bien pauvres substituts. Il y a une raison pour laquelle nous aimons reposer la tête sur la poitrine de l’autre : ressentir et entendre les battements de coeur de quelqu’un d’autre est l’expérience ultime de ne pas être seul. Il est possible aujourd’hui d’enregistrer nos battements de coeur sur nos smartphones et les écouter est réconfortant – aussi pour les bébés –, mais ce n’est jamais aussi bon qu’en réalité !

Besoin d’un nouveau style de vie

Au cours des 5-6 dernières années, des expériences ont été menées dans certains pays où on a interdit aux enfants d’utiliser leurs smartphones dans les écoles, où des familles ont essayé de vivre complètement sans appareils électroniques pendant une semaine ou un mois, etc. Les retours ont été largement positifs, quel que soit l’âge des personnes en question. Les courbes d’apprentissage ont augmenté à l’école, les parents comme les enfants ont été enthousiastes de pouvoir faire tout un tas de choses ensemble, et ils y ont très rapidement pris goût. Ces expériences et la prise de conscience croissante que nos choix et nos rythmes de vie ne nous font guère du bien me donnent l’espoir qu’un changement majeur de style de vie est possible.

Bien entendu, chaque famille devra créer sa propre culture et ses propres règles ! Et gardez à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’un projet visant à protéger les enfants de potentielles lésions cérébrales, mais bien d’améliorer la qualité de vie familiale et de renforcer la proximité et l’intimité au sein des familles. Il s’agit de vous rendre disponible et accessible à ceux qui vous sont proches, tout en étant inaccessible pour le reste du monde. N’attendez pas qu’une nouvelle mode surgisse de la misère actuelle – faites équipe avec vos enfants et d’autres familles de votre entourage, et lancez-vous dans l’expérience deux semaines. Évaluez ensuite, faites des ajustements et assurez-vous que tout le monde ait bien en tête que la période d’essai dure 3 mois au minimum ! Partagez vos expériences sur les réseaux sociaux et contribuez à créer un mouvement durable.

Voici mes suggestions :

– Le temps du réveil et du déjeuner est un moment sans téléphone, et la même règle s’applique pendant la demi-heure avant le dîner jusqu’à l’heure du coucher des enfants. Vous pouvez confectionner une jolie boîte installée dans le hall où tout le monde doit déposer son téléphone et le mettre en charge durant ces temps sans téléphone.

– Éteignez les téléphones de l’heure du coucher jusqu’à ce que vous alliez à l’école et au travail le jour suivant.

– Tous les temps de repas sont des moments sans téléphone, de même les repas dans les restaurants, y compris durant le temps d’attente jusqu’à ce que la commande soit servie. (Ces minutes sont parfaites pour rétablir le contact et la proximité après une période de séparation). Si vous autorisez l’utilisation des téléphones et tablettes pendant ce temps d’attente, le message est le suivant : nous ne sommes rassemblés que pour manger et remplir nos corps de nourriture. Rien pour les coeurs, ni pour les âmes. (Gardez aussi à l’esprit que les enfants peuvent ouvrir leur cœur à un questionnaire, mais souvent pas à leurs parents ou seulement quand c’est presque trop tard.)

– Les parents et les couples peuvent convenir de créneaux spécifiques où les smartphones et les tablettes peuvent être utilisés, mais ils doivent au minimum être désactivés lorsque des moments de repas, au lit, au cinéma, lors des sorties, etc.

– Assurez-vous d’informer les amis, la famille, les collèges et les employeurs que vous n’êtes plus disponibles tout le temps, et aidez vos enfants à faire de même si nécessaire.

Au regard des retours que nous avons reçus de familles qui ont déjà entrepris quelque chose de ce style, nous savons qu’il est important que les parents prennent le leadership, surtout pendant les trois premiers mois, tout en effectuant des ajustements réguliers par rapport aux besoins et aux horaires de chacun. Au bout de 2-3 mois, les enfants en deviennent généralement de fervents promoteurs et inspirent souvent leurs amis à remettre à plat les « cartes électroniques » dans leurs familles.

Dans certaines écoles où les appareils électroniques ont été complètement bannis des salles de cours, les enfants ont vu les nombreux avantages et ont suggéré alors de pouvoir y avoir accès après la pause déjeuner, afin de suivre leurs médias sociaux. Lorsque les écoles ont été d’accord sur ce point, la différence entre les temps de communication et les temps d’apprentissage est devenue encore plus significative pour les enfants !

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original anglais : The way we use smartphones and tablets is starving our hearts
Traduction : David Dutarte

Là, je n’en peux plus, ma limite est atteinte !

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • comment poser des limites aux enfants ;
  • les conditions nécessaires pour que les limites soient entendues et respectées ;
  • la manière de s’affirmer et d’exprimer ses propres limites ;
  • le langage personnel et les conditions du dialogue empreint de réciprocité.
Jesper Juul

Là, je n'en peux plus, ma limite est atteinte !

Manque de respect ?

Les discussions qui touchent au « Oui » et au « Non » nous amènent naturellement à nous poser la question : comment poser des limites aux enfants ? Tant que les limites des adultes ne sont ni abusives ni désespérément injustes, il n’y a fondamentalement rien que les enfants ne souhaitent faire autant que coopérer avec les adultes.

De nombreux parents (ou pédagogues) éprouvent pourtant des difficultés à obtenir des enfants qu’ils acceptent leurs limites, et il y a à cela quelques explications simples et fort classiques sur lesquelles je vais m’attarder un peu plus loin.

Pour que les limites d’un adulte soient prises en considération et respectées, il est nécessaire :

– que l’adulte assume sa responsabilité ;

– que l’adulte soit personnel ;

– que l’adulte ne critique pas.

Lorsque ces trois principes sont suivis, bon nombre des problèmes auxquels sont confrontés les parents pour « poser des limites » disparaissent. Et, comme récompense immédiate et bien méritée, les parents observeront simultanément une prise de responsabilité bien plus grande de la part de leur enfant, ainsi qu’une plus grande réciprocité dans la relation.

Il semble pourtant que la manière la plus commune à laquelle nous, parents, nous limitions pour nous faire respecter, consiste en un ensemble de réactions ou d’expressions plus ou moins automatiques ou habituelles.

Dans nos tentatives de poser des limites, il est par exemple très courant que nous exprimions simultanément une critique directe ou indirecte de l’enfant :

« Ne joue pas avec le piano. Tu devrais le savoir à ton âge ! »

ou plus directement :

« Ne joue pas avec le piano. Tu nous casses les oreilles ! »

Lorsque nous formulons, de cette manière, une critique plus ou moins directe, après avoir posé une limite, il ne faut pas nous attendre à être respecté. Et il y a plusieurs bonnes raisons à cela.

Tout d’abord, nous leur envoyons de bonne guerre un double message. Dans la première phrase (« Ne joue pas avec le piano. »), le message est : « Voilà ma limite et je m’attends à ce que tu la respectes. » La phrase suivante (« Tu devrais le savoir à ton âge ! » ou « Tu nous casses les oreilles ! ») est l’expression d’un dénigrement et d’un manque de respect pour l’enfant.

Ce manque de respect pour l’enfant et ce manque de confiance en sa capacité à réagir de manières positives vont inévitablement nous revenir sous la forme d’un manque de respect pour nos propres limites.

« Oui, diriez-vous peut-être, mais puisqu’il ne fait jamais ce qu’on lui demande, je suppose qu’on est en droit de s’attendre à quelque chose de négatif ?

– Non, bien au contraire ! Voilà d’ailleurs une raison de plus pour prendre du recul et reprendre autrement. »

Ce manque de respect pour les limites d’un autre, les enfants n’en sont jamais à l’origine. Ce sont toujours les adultes qui ont commencé.

En outre, il y a dans cette histoire un problème supplémentaire. La critique amènera automatiquement l’enfant à se sentir mal. Or plus vous vous sentez mal, plus il devient difficile de faire les choses correctement. Par conséquent, le « Put…, tu fais ch… ! » bien connu est également à bannir.

Pourquoi ? Parce que !

Ces dernières années, on a vu apparaître une pratique légèrement différente. Inspirés du monde de l’éducation, de nombreux parents ont pris l’habitude de toujours accompagner l’expression de leurs limites par des explications. C’est souvent une bien mauvaise idée.

Tout d’abord, il se produit la même chose que lorsque cette expression s’accompagne d’une critique plus ou moins directe, à savoir que l’enfant se concentre sur l’explication, cherche de son mieux à la comprendre et à la prendre en considération, voire la remet en question. La limite exprimée devient secondaire, et donc – selon toute vraisemblance – oubliée.

Cela ne veut pas dire que les parents doivent se limiter à des injonctions ou interdictions. Mais, de manière générale, il vous suffit de donner aux enfants une explication quand ils en font eux-mêmes la demande. Et qu’ils en fassent la demande d’une manière où vous sentez qu’avoir une explication les intéresse vraiment.

Il ne s’agit pas ici des enfants qui disent automatiquement « pourquoi ? » chaque fois que vous les interpellez, ni des enfants qui, parce qu’ils sont tellement habitués à subir la violence des adultes, demandent constamment des explications dont ils se serviront plus tard pour répondre à leur tour aux adultes. Il s’agit ici d’être pris au sérieux.

Or si vous voulez apprendre à votre enfant à prendre vos limites et celles d’autres adultes au sérieux, il vous faut commencer par prendre celles de votre enfant au sérieux.

Je-Tu-On

Les exemples ci-dessus illustrent des manières inadéquates de fixer des limites. Il est temps maintenant de voir comment le faire de manière plus appropriée.

Comme indiqué, il importe avant tout d’en assumer la responsabilité. Cela signifie, par exemple, dire : « Je ne veux pas que tu joues avec le piano. » plutôt que : « Ne joue pas avec le piano ! » ou « On ne joue pas avec le piano. »

Les enfants sont généralement disposés à répondre aux besoins subjectifs de leurs parents, mais ils tendront tout aussi naturellement que les adultes à questionner les limites soi-disant objectives. Les enfants veulent bien respecter les gens mais pas nécessairement les choses ou les règles.

M’exprimer personnellement est une manière de prendre ma responsabilité. Il s’agit de dire : « Je veux » ou « Je ne veux pas » plutôt que « Tu dois », « Tu ne dois pas. », « Il faut. » ou « Il ne faut pas. »

En prenant la responsabilité de mes valeurs, de mes principes et de mes limites d’une manière personnelle, je donne avant tout à mon enfant l’occasion d’apprendre comment assumer sa propre responsabilité. Ce qui signifie, entre autres, respecter ses propres limites et celles des autres.

Si je prends la responsabilité de mes limites, il devient possible pour l’enfant de les prendre au sérieux. Mais si j’en fais porter la responsabilité à l’enfant, il lui sera paradoxalement impossible de les respecter.

C’est quelque chose que les adultes connaissent bien, par exemple, sur leur lieu de travail. Aucun d’entre nous n’accepterait une responsabilité qui nous serait, premièrement, jetée sur les épaules, et, deuxièmement, dont personne ne s’attendrait à ce qu’on en soit à la hauteur.

Les limites des adultes peuvent être fondées sur des valeurs et des principes de vie fondamentaux, et elles peuvent aussi provenir de situations d’urgence. Du point de vue des enfants, certaines de ces limites peuvent paraître déraisonnables voire impossibles à vivre. Mais ces conflits ne peuvent être résolus par la force ou par la démocratie. Si un parent a une certaine limite qui peut, par exemple, être qu’il ne peut pas supporter de voir les animaux en captivité, et que, de l’autre côté, l’enfant aimerait avoir un poussin, alors c’est le travail de l’adulte de s’assurer que les points de vues des deux parties soient pris au sérieux. L’adulte ne doit pas se sentir mal parce qu’il a exprimé ce point de vue là. Il doit aussi négocier de façon à ce que l’enfant ne se sente, lui non plus, mal parce qu’il a en tête l’idée d’avoir un poussin.

Le résultat de la discussion n’a qu’une moindre importance pour le bien-être de la famille, mais il est, par contre, extrêmement important que les échanges sur les limites et envies des uns et des autres soient menés de façon à ce que personne ne finisse par se sentir mauvais, stupide ou déraisonnable.

Cela vaut dans la famille comme d’ailleurs dans le vaste monde : les limites doivent être posées et modifiées sur la base d’un dialogue empreint d’équidignité. L’utilisation de la force « militaire » ou du contrôle « policier » créent de nouveaux conflits bien plus menaçants pour l’intégrité.

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original danois : Her går min grænse
Traduction : David Dutarte


Pour approfondir :CV_Mevoila

Me voilà ! Qui es-tu ? – Sur la proximité, le respect et les limites entre adultes et enfants (Fabert, 2015)

Un petit ouvrage pour en savoir plus sur les meilleurs manières de créer une culture reposant sur le leadership des parents et sur le respect réciproque, et sur comment rendre de nombreux conflits quotidiens plus constructifs et fructueux.

Même pas mal !

 Le changement des mentalités se fera progressivement. Quand, parce que c’est interdit, les enfants ne seront plus battus, vingt ans plus tard ils penseront et sentiront les choses autrement que la plupart d’entre nous aujourd’hui.

Alice Miller

Prélude nordique

Été 1997. J’ai 23 ans. Je viens de m’installer à Stockholm pour une année d’étude. J’ignore complètement à ce moment là que ces premiers jours marquent le début d’un long cheminement personnel qui m’amène, aujourd’hui, à écrire ces lignes. Dix-huit années se sont écoulées depuis dont les deux-tiers vécues en Suède. Dix-huit années qui m’ont fait me questionner d’un point de vue personnel comme professionnel sur les relations humaines, sur les relations hommes-femmes, et surtout, sur les relations adultes-enfants et l’usage de la violence par les adultes sur les enfants sous couvert d’éducation. C’est le thème central de cet article et mon expérience personnelle et professionnelle en Scandinavie et en France tient lieu de source d’inspiration importante dans ma réflexion autant que les nombreuses lectures faites ces dernières années.

Tout juste arrivé, donc, dans la capitale scandinave, je me retrouve lors d’une soirée d’accueil des étudiants étrangers aux côtés de deux jeunes suédoises. Très rapidement, l’échange suivant a lieu.

Jenny : « Ah, t’es français. En France, vous frappez les enfants ?

Moi : « Frappez les enfants ? Noooon !

Jenny : « Mais si, vous leur donnez des fessées, des claques !

Moi : « Oui, une fessée de temps en temps, mais c’est pas frapper les enfants !

Annika : « Comment ça ? C’est pas frappez les enfants ?

Moi : « ?

Jenny : « Tu sais, ici, en Suède, c’est interdit de frapper les enfants, même une fessée. Depuis 1979 ! »

Me voilà clairement informé ! Et c’est vrai que, durant les jours qui suivent, je me surprends à regarder autour de moi dans la rue, les parcs de jeux, les bus ou le métro. Je ne vois pas de parents lever la main sur leurs enfants. Les choses se passent différemment : ils se mettent à hauteur d’enfant. Je ne comprends pas encore le suédois mais je perçois partout des efforts pour dialoguer. J’en vois aussi d’autres qui semblent impuissants. Curieux, je m’interroge : Est-ce que tout est permis ici ? S’ils ne donnent pas de fessée à leurs enfants, comment font-ils pour leur mettre des limites ? Car il faut bien mettre des limites aux enfants, non ?

Retour en France

Douze années plus tard, devenu père, ayant intégré que lever la main sur un enfant n’a rien d’éducatif, je m’installe avec ma famille en France. Il nous suffit de quelques jours et quelques sorties pour voir que les choses ici se passent différemment. J’entends des parents crier pour se faire obéir, d’autres menacer de taper et d’autres encore asséner à leurs enfants, en public, fessées et autres tapes sur les mains. Je me sens souvent envahi d’un sentiment de colère mais aussi d’un sentiment d’impuissance. Comment expliquer cela à ma fille ? Et puis, quelques jours plus tard, alors que je suis avec elle sur une aire de jeux, arrive ce qui suit :

Une famille entre dans le parc. Deux enfants courent vers les jeux, glissent sur les toboggans, s’amusent sur les balançoires. Les parents se sont assis dans l’herbe pour discuter. Pendant une dizaine de minutes, l’ambiance est agréable, jusqu’à ce que le garçon d’environ 8-9 ans, faisant le cochon pendu, touche malencontreusement au visage sa sœur plus jeune. Celle-ci se met à pleurer. La mère se lève et s’avance vers eux.

D’un ton sec au jeune garçon : « File voir ton père ! »

J’observe discrètement la scène. Le jeune garçon, tête basse, s’explique mais ne veut pas aller voir son père. Il semble avoir peur. Après lui avoir ordonné à nouveau, mais toujours sans succès, d’aller voir son père, la mère portant sa fille d’un côté, agrippe le garçon par le bras et le tire en direction du père. Le garçon finit par s’asseoir à ses côtés. Le père commence alors un interrogatoire dont je ne capte que l’atmosphère désagréable s’en dégageant. Alors que j’installe ma fille sur la balançoire, j’entends le père hausser le ton et le vois asséner par surprise une gifle au jeune garçon. Le claquement sourd me fait frissonner et je vois le garçon courir se cacher sous le toboggan.

Je m’approche du père : « Monsieur, excusez-moi de vous interpeller, je viens de vous voir frapper ce garçon. J’en ai encore des frissons dans le dos.

Le père : « Pardon ?

Moi : « Je dis que je vous ai vu frappé votre garçon et que j’en ai encore….

Le père : « Je l’ai pas frappé. C’est juste une claque.

Moi : « Même une claque, c’est frapper un enfant !

La Mère : « Mais il l’a pas frappé ! (puis à son mari) Qu’est-ce qu’il veut celui-là ?

Mon intervention les énerve visiblement et je retourne vers ma fille qui s’est rapprochée du toboggan. Comme je découvre le garçon le nez en sang, et que je suis hors de vue des parents, je m’approche de lui pour lui signifier que j’ai vu ce qui s’était passé et que personne n’a le droit de le frapper comme ça, même s’il a fait quelque chose de mal. Le garçon ensanglanté et en sanglots arrive quand même à dire : « Mais je l’ai méritée ! » Ce sur quoi je lui dis que ce n’est jamais mérité. Je retourne ensuite vers la mère pour l’inviter à prendre soin du garçon. Peu après, nous quittons l’aire de jeu, profondément touchés par ce que nous venons de vivre.

Si je rapporte ici cet incident, c’est certes pour illustrer la violence qui est faite aux enfants encore aujourd’hui dans notre pays, mais aussi et surtout pour pointer le déni de cette violence envers les enfants. Déni qui n’est cependant qu’un écho au mien quelques années plus tôt.

La violence à l’origine même du déni

Depuis, je me suis informé sur les violences physiques et psychologiques faites aux enfants et leurs conséquences sur la santé des individus.

Alice Miller, thérapeute, a dénoncé dans de nombreux ouvrages (1) ces violences faites aux enfants et le déni qui en est fait. Son propre vécu de ces violences et son expérience clinique auprès de milliers d’adultes et d’enfants en souffrance lui ont fait comprendre que le seul moyen pour l’enfant de survivre à ces violences est de se couper de lui-même. L’enfant qui subit des violences n’a d’autre issue que de se déconnecter de ses sentiments qui le font trop souffrir. Ces violences faisant partie de son quotidien, l’enfant finira même par les banaliser au travers d’un « Même pas mal ! » significatif. En grandissant, il aura intégré que cette violence n’en est pas une. Mais son corps l’aura par contre bien gardé en mémoire. Sans introspection ni accompagnement empathique, cet individu aura bien du mal, une fois adulte, à ne pas user lui-même de violences sur ses propres enfants. Il les justifiera par des « Une fessée n’a jamais fait de mal à personne ! » ou « J’en ai reçu et je n’en suis pas mort ! » perpétuant ainsi l’engrenage de la violence.

Muriel Salmona, psychiatre et traumatologue, a de son côté étudié les mécanismes du psychotraumatisme. Lorsqu’un individu subit une violence, voici ce qu’il se passe :

« Sous l’effet de la douleur, de la peur, de l’incompréhension, parce qu’on ne peut pas s’enfuir, le cerveau se bloque, il est comme paralysé, on appelle ça la sidération, ça nous empêche souvent de réagir, c’est normal. […]

On est envahi alors par un état de stress extrême que le cerveau ne peut plus contrôler. Ce stress est dangereux pour le cœur et les neurones, et pour les protéger le cerveau « disjoncte » pour éteindre le stress, comme dans un circuit électrique en survoltage.

Pour disjoncter, il fabrique des drogues naturelles qui anesthésient, on se « dissocie », on se divise intérieurement, on est comme en morceaux, ça permet d’avoir moins mal : le corps est là, mais la pensée est ailleurs. […] Mais cette dissociation empêche que le cerveau stocke correctement ce qui s’est passé dans son « disque dur » pour le mémoriser normalement. Les souvenirs aussi sont en morceaux. Tu peux oublier tout ou une partie des violences que tu as subies, et certains souvenirs peuvent revenir longtemps après. […] C’est ce qu’on appelle la mémoire traumatique.(2) »

Ces découvertes sont venues clairement confirmer les propos d’Alice Miller. Ayant maintenant cela à l’esprit, il n’est plus difficile de comprendre comment et pourquoi nous sommes tant d’adultes à nier que fessées, claques et autres humiliations soient des actes de violence : notre cerveau a tout simplement intégré cela lorsque nous étions encore enfants. Notre corps avait mal, mais notre cerveau, sous l’anesthésie, a enregistré que cela ne faisait pas mal.

Ces connaissances sont malheureusement encore méconnues du grand public. Elles le sont aussi de la plupart des professionnels, chercheurs et responsables des politiques de santé publique… parce qu’ils ont eux-aussi grandi dans un monde où les châtiments corporels et la violence verbale étaient monnaie courante et que leur cerveau l’a aussi intégré lorsqu’ils étaient enfants. La violence éducative ordinaire reste, comme l’a montré Olivier Maurel (3), un trou noir dans les sciences humaines.

Pas coupable mais responsable

Nous sommes donc toutes et tous tombés innocemment dans cette violence quand nous étions enfants. Nous n’en sommes pas coupables. Nos parents sont tombés innocemment dedans lorsqu’ils étaient eux-mêmes enfants. Tout comme leurs ancêtres.

Toutes et tous, quelque soit notre niveau de conscience, nous commettons des actes de violences envers nos enfants. Personne ne peut y échapper. Nous sommes cependant seuls responsables de ces actes. Nos parents l’étaient aussi, tout comme leurs propres parents. Les uns comme les autres ont fait du mieux qu’ils pouvaient pour nous éduquer, partant des connaissances de l’époque et de ce qu’ils savaient eux-mêmes. Aujourd’hui les connaissances sont cependant tout autres. Nous en savons plus sur le fonctionnement du cerveau et sur le développement des enfants qu’il y a seulement dix ou quinze de cela. Et ce que nous savons, nous le savons de manière beaucoup plus détaillée. Les études qui montrent les effets néfastes et durables de la violence sont également très nombreuses. Pour ces raisons, il est plus que jamais de notre responsabilité de trouver et d’inventer d’autres manières d’être parents et d’accompagner nos enfants.

Être responsable signifie avant tout être vulnérable, reconnaître ses erreurs et se saisir de chaque occasion pour grandir aux côtés des enfants. Par l’introspection, j’ai compris bien des choses sur ma propre histoire. J’ai depuis mon retour en France redécouvert en moi une souffrance et une colère profondes liées à mon propre vécu de cette violence faite aux enfants, souffrance et colère qui parce qu’elles n’ont été ni reconnues ni exprimées enfant, s’expriment encore parfois aujourd’hui sous forme de violence physique ou psychologique à l’égard de mes propres enfants. Ma responsabilité est de cheminer intérieurement, de trouver des alternatives non-violentes, de me pardonner et de leur dire sincèrement « Pardon ! » lorsque je n’arrive pas à gérer mes frustrations, colères et souffrances plutôt que de rajouter un « Tu l’as bien mérité ! » à mes gestes et mots blessants. Assumer cette responsabilité, c’est permettre à nos enfants de rester forts et en bonne santé, et de s’épanouir. C’est aussi un moyen formidable de recouvrer nous-mêmes nos forces et une bonne santé physique et mentale.

Interdire et reconnaitre l’enfant comme sujet d’égale dignité

Bien que les plus fragiles et les plus vulnérables, les enfants restent pourtant les seuls qu’il soit encore possible de frapper, et ce au nom du « droit de correction ». Au cours des siècles derniers on a progressivement protégé les esclaves, les domestiques, les soldats, les marins… et tout récemment les femmes contre la violence. Il est grand temps qu’on protège les enfants contre toutes les formes de violence physique et psychologique. Il est grand temps qu’on reconnaisse aux enfants la même dignité humaine qu’aux adultes. Il est grand temps que nous apprenions à écouter et à regarder les enfants. Comme le dit Jesper Juul : « Les enfants sont compétents et ont besoin d’être traités avec dignité pour pouvoir s’épanouir pleinement ».


© David Dutarte, Familylab France

Article écrit et publié à l’occasion de la Journée de la non violence éducative (30 avril), initiée en France par Catherine Dumonteil-Kremer, cofondatrice de l’OVEO, auteur de plusieurs ouvrages dont Élever son enfant autrement et de nombreuses chroniques et articles pour les magazines Grandir autrement et Peps.


Notes :

[1] C’est pour ton bien (1985) est sans doute le plus connu. Mais Le drame de l’enfant doué, Abattre le mur du silence (1991), Libres de savoir (2001) ou encore Notre corps ne ment jamais (2004) comptent parmi ceux qui m’ont le plus touchés. Voir aussi son site Internet : Abus et Maltraitance de l’enfant

[2] Extrait de la brochure « Informations sur les violences et leurs conséquences sur la santé » publiée par l’association Mémoire traumatique et victimologie. Texte de la Dre Muriel Salmona. Destinée aux jeunes, elle mériterait l’attention de chacune et chacun d’entre nous. Voir aussi l’article : Pourquoi interdire les punitions corporelles et les autres violences éducatives au sein de la famille est une priorité humaine et de santé publique ? et le site Internet de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

[3] Auteur de plusieurs livres sur le sujet dont : La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines, La fessée : questions sur la violence éducative ou encore Oui, la nature humaine est bonne ! – Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires. Olivier Maurel est aussi fondateur et président de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire.


 

Interdire les châtiments corporels

 

Cet article invite à se questionner sur :

  • les violences faites aux enfants et leurs conséquences ;
  • ce que nous voulons à court et à long termes pour nos enfants ;
  • le type de relation que nous souhaitons avoir avec nos enfants ;
  • les alternatives aux violences éducatives et les difficultés qu’entraîne ce choix éducatif ;
  • l’importance du soutien aux parents et professionnels.
Jesper Juul

Interdire les châtiments corporels

Introduction

Il y a vingt ans à peine, les arguments généralement avancés contre les châtiments corporels ou en leur faveur étaient soit d’ordre émotionnel soit d’ordre moral – soit les deux à la fois. Aujourd’hui, nous avons quantité de preuves – fournies essentiellement par la psychologie du développement et les neurosciences – montrant leur impact négatif sur le développement psychosocial de l’enfant. Il arrive que les résultats de ces recherches ne soient parfois pas publiés, certains pays ayant pour habitude d’exclure les informations considérées comme « ne correspondant pas » à leur propre culture ou à leur manière de penser. Je sais que ce n’est pas le cas en France où plusieurs auteurs et spécialistes se sont intéressés à la violence éducative, mais ce sont malgré tout ces mêmes arguments qui furent avancés par les éditeurs français, lesquels refusèrent pendant près de vingt ans de publier mes ouvrages.

Quelles conséquences ?

En résumant brièvement, on peut dire que les enfants qui grandissent avec les châtiments corporels ont une capacité d’apprentissage réduite jusqu’à 20%. Ils ont une faible estime d’eux-mêmes, ce qui a un impact négatif autant sur la qualité de leur vie que sur leur aptitude à établir des relations personnelles et sociales significatives et durables. Ils craignent de manière maladive l’autorité, ce qui réduit leurs performances au travail comme leur créativité, ou bien s’opposent constamment à toute forme d’autorité dans leur vie – ce si aveuglément d’ailleurs que cela ne sert en rien leur quête d’intégrité et de liberté personnelle. Ils deviennent au contraire inévitablement victimes des systèmes dans lesquels ils vivent et travaillent. En outre, ces enfants devenus adultes ont généralement de mauvaises relations avec leurs parents. La moitié d’entre eux grandissent en étant clairement conscients des conséquences négatives du style parental auquel ils étaient exposés. Ils choisissent souvent des partenaires ayant une approche non-violente envers les enfants, mais beaucoup découvrent plus tard qu’ils ont tendance à reproduire les comportements de leurs parents quand ils se sentent frustrés et impuissants – ce qui provoque de graves problèmes conjugaux. L’autre moitié se rangent inconsciemment du côté de leurs parents abusifs, affirmant même « ça ne m’a jamais fait de mal ! » Ce groupe se compose principalement d’hommes qui ont tendance à devenir violents envers leurs enfants et leur conjointe lorsque ces derniers n’obéissent pas. Dans ces deux groupes, on trouve également des hommes et des femmes qui retournent l’agressivité contre eux-mêmes et développent des comportements autodestructeurs : addictions, troubles de l’alimentation, comportements suicidaires, etc.

Il y a cependant deux sortes différentes de châtiments corporels. Les uns sont administrés par conviction et de manière conséquente. Les autres, de façon aléatoire, imprévisible et qu’on retrouve souvent dans des familles où l’un des parents (ou les deux) ne se sent (sentent) pas à la hauteur ou bien lorsque l’alcool entre en jeu. Ces derniers apparaissent souvent de manière incohérente, inconséquente, et ne sont pas liés au comportement de l’enfant mais à l’humeur changeante du parent ou de l’éducateur. Les deux sortes sont nuisibles, l’abus imprévisible est toutefois plus susceptible encore de réduire sérieusement l’aptitude de l’enfant à faire confiance aux autres et conduit à une cécité émotionnelle grave.

Bien que les conséquences des châtiments corporels soient graves et douloureuses pour les personnes concernées et leurs familles, et qu’elles soient aussi coûteuses pour la société, la question dans son ensemble est bien plus complexe qu’un simple « Est-ce nuisible pour les enfants ou peut-il y avoir une portée éducative ? ».

 

Faire un choix

Avant que je ne m’explique, il me faut souligner que le plus important pour les parents et les adultes est qu’ils s’interrogent sur ce qu’ils veulent vraiment. L’usage ou non des violences physiques (et verbales) ne se résume pas à la seule question d’une méthode ou stratégie éducative – c’est-à-dire à s’interroger sur ce qui « marche » le mieux. Il s’agit beaucoup plus de se demander comment vous envisagez votre jeune enfant une fois adulte. Quel genre de personne et de citoyen aimeriez-vous que cet enfant devienne, par le biais de votre action éducative ?

– Si vous voulez un enfant qui, à l’âge de 3-4 ans, soit timide et obéissant, alors les punitions corporelles sont le bon choix, même si il n’y a pourtant aucune garantie de succès ;

– Si vous voulez des enfants, des élèves et des citoyens obéissants, ne causant ni souci ni problème, les châtiments corporels sont le bon choix, mais, là encore, il n’y a aucune garantie car 20% d’entre eux s’obstineront ;

– Si vous êtes à l’aise et vous sentez plus responsable encore en tant que parent lorsque vous faites usage de punitions corporelles, prenez simplement conscience du fait que vous le faites pour vous mettre en avant et renforcer votre propre image, et non pour le bien de l’enfant ;

– Si vous voulez un enfant qui vous mettra au défi de grandir et de vous épanouir personnellement, et qui jeune adulte fera preuve d’une santé psychosociale maximale, trouvez des alternatives aux châtiments corporels et soyez prêt à assumer votre responsabilité lorsque vous n’en trouvez pas ;

– Si vous souhaitez être un soutien pour votre enfant quand les enseignants, les grands-parents, cousins, voisins et autres adultes le critiquent ou critiquent votre manière d’être parent, cherchez des alternatives ;

– Si vous vous sentez plus à l’aise et même meilleure comme personne lorsque vous trouvez des alternatives non-violentes aux situations conflictuelles du quotidien, alors choisissez ces alternatives et pardonnez-vous lorsque vous n’arrivez pas à le faire.

Une claque ou une fessée est une violation de l’intégrité personnelle de l’enfant autant qu’un passage à tabac. Il y a quelques années à peine, la science a aussi confirmé le vécu et le ressenti des enfants depuis des siècles : à savoir que la violence verbale est aussi douloureuse et nuisible que la violence physique. Tout cela vaut d’ailleurs aussi pour les adultes. Les enfants ont de surcroît tendance à considérer les deux sortes d’abus un peu moins personnellement lorsque ces comportements sont typiques des adultes dans le milieu où ils grandissent.

Au-delà d’être nuisible à l’enfant, les châtiments corporels ont une influence négative sur la relation entre parents et enfants, et puisque la qualité de la relation est la « source principale » d’éducation et de développement personnel, cela ne contribue en rien à créer les meilleures conditions pour réussir. Encore une fois, les parents ont des normes différentes quant à ce qu’ils considèrent être une bonne relation à un enfant. Quand je suis moi-même devenu père, mes parents me considéraient avec effarement quant à la manière dont nous traitions notre fils. Eux n’avaient pas été violents envers moi mais croyaient beaucoup plus en la discipline et en l’obéissance que nous ne le faisions. Le regard que nous portons sur la relation que nous entretenons avec lui, aujourd’hui que notre fils a 43 ans, est qu’elle est bien moins formelle, plus égalitaire, apaisée et agréable que ne l’a jamais été la relation avec nos propres parents. Les temps changent et le temps des châtiments corporels est compté.

 

Nouvelles approches et difficultés associées

Comme je l’ai écrit dans plusieurs ouvrages, je suis favorable au développement d’alternatives non-violentes dans les familles comme dans les institutions. Non par sentimentalisme ou par idéologie, mais parce que cela enrichit la vie des enfants comme celle des adultes. Les enfants s’épanouissent bien mieux et la qualité des relations entre enfants et adultes s’améliore beaucoup. Ce à quoi nous nous référons ici est en fait un nouveau paradigme et non simplement une nouvelle méthode. Cela signifie que tous les parents et tous les pédagogues intéressés, aujourd’hui et demain, sont des pionniers. Les erreurs qu’ils font et feront sont en cela aussi inévitables que leurs réussites !

Quelle que soit la détermination avec laquelle nous souhaitons prendre de la distance avec l’approche de nos parents, cela reste néanmoins toujours difficile. Intellectuellement et émotionnellement parlant, la transition peut être facile, mais étant donné qu’enfant nous avons coopéré avec nos parents, nous avons tendance à associer les abus à des marques d’affection et d’amour. C’est ainsi que nous avons appris, de nos parents, comment aimer nos propres enfants. C’est aussi la source de paradoxes nombreux et douloureux quant à nos manières d’agir et de penser envers les enfants. Mais il n’y a pas de mystère : nos parents ont agi ainsi par amour pour nous. Se poser la question – cruciale – « Est-ce que cet amour a été perçu et ressenti comme tel par les enfants ? » est quelque chose de complètement nouveau. Aussi bien pour les relations entre adultes et enfants que celles entre hommes et femmes. Les parents d’aujourd’hui ont donc des possibilités de choix que leurs propres parents et grands-parents n’avaient pas, et nous savons en outre que l’amour n’est pas simplement l’émotion qu’un parent éprouve dans son cœur mais qu’elle doit se manifester réellement au travers du comportement envers l’enfant.

 

Doit-on punir les parents ?

Dans tous les pays, un des arguments avancés contre l’interdiction des châtiments corporels est que nous ne voulons pas mettre les parents en prison parce qu’ils maltraitent leurs enfants physiquement. Je partage complètement ce point de vue, non pas comme argument pour ne pas interdire mais parce que ça n’a pas de sens d’interdire de punir une partie de la population pour en punir une autre. Au Danemark, l’interdiction est en place depuis 20 ans. Peu d’enfants ont dénoncé leurs parents à la police et aucun de ces parents n’a été emprisonné. En 20 ans, le pourcentage d’adultes considérant les châtiments corporels comme nécessaires et éducatifs pour les enfants a chuté de 52 à 41 %. Cela peut paraître faible mais remplacer la violence par des comportements adultes plus constructifs s’est avéré être un processus lent, bien plus lent d’ailleurs que le changement d’opinion générale.

Pour les enfants qui sont physiquement punis, savoir que les adultes n’ont en fait pas le droit de le faire est un soulagement énorme. Cela leur donne la possibilité de se confier à d’autres adultes, et de faire connaître au monde extérieur à la famille ou à l’école qu’ils ont besoin d’aide et de soutien. Les meilleures formes de soutien sont les ateliers pour parents et les thérapies familiales. Offrir aux parents ce genre d’accompagnement et les motiver à l’accepter est un travail délicat qui ne peut être fait que par des professionnels ne portant aucun jugement moral ni ne se présentant comme « avocat » des enfants. L’un comme l’autre entraîne une escalade de la violence et réduit l’enfant au silence.

Avant l’adolescence, très peu d’enfants cessent d’aimer leurs parents malgré le comportement que ces derniers peuvent avoir envers eux. Les châtiments corporels comme tous les autres comportements adultes portant atteinte aux limites personnelles et à la dignité de l’enfant entraînent au contraire la haine et le mépris de soi. Le nouveau paradigme nous emmène donc loin des vieux idéaux relatifs aux manières de vivre et d’aimer et nous invite à accompagner, élever et éduquer des enfants forts, en bonne santé et responsables plutôt que des enfants timides, sages et obéissants.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original anglais : Why ban corporal punishment
Traduction : David Dutarte

Enregistrement audio : David Dutarte

Une compréhension globale de l’éducation et de la socialisation

 

Cet article présente notre regard sur l’école et les enseignants, notamment :

  • le contexte dans lequel nous avons commencé de travailler avec les enseignants ;
  • les questionnements autour de la crise d’autorité à l’école ;
  • la nécessité d’un changement de paradigme ;
  • les valeurs clés de ce changement : équidignité et responsabilité personnelle.
Jesper Juul

Une compréhension globale de l'éducation et de la socialisation

Introduction

En 1993, j’ai écrit un petit livre intitulé Et æble til læreren (1) abordant deux facteurs qui, à mes yeux, méritaient une certaine attention. D’une part l’isolement des enseignants – la plupart d’entre eux travaillant seuls – et la culture au sein du système scolaire public qui n’accordait que peu d’attention, voire aucune, à leurs besoins humains et professionnels. D’autre part, la nécessité de s’intéresser davantage aux processus pédagogiques interpersonnels en tant que sources d’énergie, d’inspiration et d’amélioration pour l’enseignement. Mon objectif était d’inciter le système scolaire à trouver un meilleur équilibre entre contenu et processus à un moment où de nombreuses écoles et de nombreux enseignants se plaignaient du comportement des enfants. Cela, aussi, à un moment de l’histoire où les écoles se sont peu à peu rendues compte que la mise en œuvre des « valeurs démocratiques » pourtant précieuses ne suffisait pas en soi à créer un environnement d’apprentissage qui puisse profiter aux enfants comme aux enseignants. On retrouvait ces mêmes bouleversements dans de nombreuses familles à la recherche de nouvelles approches pour élever leurs enfants sans violence. Dans les pays nordiques, les lois de programmation et d’orientation scolaire ont été révisées et on vit apparaître des paragraphes précisant que les écoles étaient également responsables du « développement personnel et social des enfants ».

En stipulant cela, l’État mit fin à un débat sur le système scolaire qui durait depuis deux générations, sur la question de savoir si oui ou non les enseignants devaient également contribuer à l’éducation générale des enfants ou se limiter seulement à l’enseignement (2). Bien entendu, il a toujours été question d’éducation durant toutes les heures de cours dans toutes les écoles, mais maintenant c’était quelque chose d’officiel et considéré comme une tâche professionnelle à part entière, mais dont les instituts de formation des maîtres ne s’étaient guère préoccupés jusque là. En outre, cela posa de nouvelles fondations pour la collaboration entre les parents et les enseignants et mit à jour la nécessité de trouver un terrain d’entente en termes de valeurs et d’objectifs.

En 1995, j’ai publié un livre sur les enfants pour les adultes intitulé Dit kompetente barn (3). Ce livre est devenu un best-seller international et, très vite, fit son apparition comme manuel scolaire dans des instituts universitaires pédagogiques, bien qu’il ne satisfasse en rien les attentes ni les exigences qu’on peut avoir d’un tel manuel. Cela nous amena, moi et ma collègue Helle Jensen, à écrire le livre Pædagogisk relationskompetence – Fra lydighed til ansvarlighed (4) avec l’espoir qu’il pourrait renforcer notre dialogue avec les enseignants tout en inspirant le changement de regard et de posture tant nécessaire au sein du système scolaire comme des nombreuses institutions scolaires privées ou alternatives.

 

Contexte

Depuis 1980, nous avions travaillé en tant que consultants et superviseurs dans des écoles et des jardins d’enfants nombreux et variés. Les écoles faisaient appel à nous lorsqu’elles avaient des classes « difficiles » ou « impossibles ». Nous prenions part au dialogue entre les enseignants et les parents lorsqu’il échouait et nous aidions les enseignants à former des équipes qui soient de réelles sources d’inspiration et de soutien. Nous étions à l’écoute et nous soutenions le personnel lorsqu’il y avait une crise de leadership et un manque de collaboration entre les adultes. Nous encouragions les psychologues scolaires à travailler plus directement avec les enseignants et les enfants en adoptant une perspective familiale au lieu de se concentrer sur l’enfant ou l’élève seul. Provenant du domaine professionnel de la thérapie familiale, notre point de vue et nos interventions reposaient sur la théorie systémique, cela bien que nous usions de méthodes plus expérimentales.

Comme la « crise d’autorité » dans les écoles, en particulier publiques, s’était intensifiée au cours des années 1990, nous avions également eu l’occasion de travailler en tant que conseillers et thérapeutes pour un grand nombre d’enseignants qui se retrouvaient en situation d’épuisement professionnel (burn-out) ou en pleine dépression nerveuse et pour un nombre croissant de jeunes enseignants qui avaient tendance à jeter l’éponge après seulement une ou deux années dans leur profession. La plupart de ces enseignants retrouvèrent leurs forces et reprirent leurs classes en main avec des connaissances et des compétences qu’ils n’avaient jamais connues ni considérées comme importantes pour leur profession.

Durant ces années, nous nous sommes également rendu compte que la qualité de l’enseignement n’était quasiment jamais le problème. Les enseignants et les écoles avaient des approches et méthodes pédagogiques très variées et faisaient preuve d’ouverture autant que de volonté pour se tenir informés des dernières nouveautés. Nous avons également pris conscience que la « crise » était loin d’être une « crise d’autorité » dont les enfants malappris et leurs parents trop indulgents seraient à l’origine. S’il y avait une réelle crise, c’était une « crise sociale » propre à chaque école et qui ne pouvait être résolue qu’en venant en aide à la direction et aux enseignants afin qu’ils ouvrent leurs yeux, prennent une nouvelle posture, et acquièrent de nouvelles compétences interpersonnelles.

 

Un nouveau paradigme

La vie et le travail dans les écoles pour les enseignants et les enfants reposaient sur des valeurs morales et des connaissances psychologiques non seulement désuètes, mais aussi limitées et souvent dépassées. Ni les enfants ni les enseignants n’étaient considérés autrement que dans leurs rôles d’enseignant et d’élève. L’autorité basée sur les rôles qui avait servi les enseignants pendant des générations était plus ou moins en train de disparaître et le besoin de la remplacer par une autorité beaucoup plus personnelle se faisait sentir. De la même façon, les enfants demandaient à être vus et pris au sérieux dans toute leur existence et pas uniquement dans un rôle limité à celui d’élève.

Dans les écoles comme dans les familles les adultes s’étaient mis désespérément en quête de solutions mais se sont très souvent laissés aller à une réflexion intellectuelle polarisée à la fois limitée et dépassée entre les « règles et conséquences strictes» à une extrémité et « l’éducation libre » de l’autre. C’est là où notre expérience de plus de quarante années de recherche et de pratique dans le domaine des relations interpersonnelles s’est avérée précieuse pour trouver une « troisième voie ». Le défi fut d’accommoder cette expérience du domaine de la psychothérapie à la réalité pédagogique de l’enseignement et de la socialisation dans les institutions scolaires. L’objectif se devait d’être de renouveler et renforcer l’identité professionnelle et pédagogique des enseignants, plutôt que de tenter d’en faire des psychologues ou psychothérapeutes amateurs. En d’autres termes, il nous fallait d’abord nous occuper des enseignants du mieux que nous pouvions avant que nous puissions être en mesure d’attendre d’eux qu’ils s’occupent mieux des enfants – une des nombreuses et précieuses leçons de la thérapie familiale.

 

Équidignité

Le premier mot-clé s’avéra être l’équidignité, terme qui existe dans un certain nombre de langues, mais qui a dû être construit dans d’autres (comme le français) afin d’éviter toute confusion avec le terme égalité.

L’équidignité en tant que nouvelle référence qualitative pour les relations interpersonnelles et en particulier pour la relation entre adultes et enfants tire son sens, sa force et son potentiel de deux sources : l’une étant l’expérience du travail clinique sur des relations difficiles entre parents et enfants, et l’autre, les 15 dernières années de recherche scientifique en matière de relations précoces entre parents et nourrissons ou jeunes enfants faites par des personnalités scientifiques renommées comme Daniel N. Stern, Peter Fonagy et d’autres encore. Une de leurs principales conclusions est que les relations semblant les plus saines et les plus optimales pour les parents comme pour les enfants sont celles de type sujet-sujet par opposition à celles de type sujet-objet – avec l’enfant comme objet. Cette découverte constitue en soi un nouveau paradigme, à partir duquel la plupart des « vérités » de la psychologie et du développement ont été depuis renversées.

Quand je parle d’équidignité, je me réfère à la nature même de la relation sujet-sujet, c’est à dire une relation où les pensées, les réactions, les sentiments, l’image de soi, les rêves et la réalité intérieure de l’enfant sont pris au sérieux autant que ceux de l’adulte, et intégrés par l’adulte à la relation. De cette façon, l’enfant devient co-créateur de son propre monde, sous la conduite de l’adulte. Non pas qu’il s’agisse d’un droit politique mais afin de garantir l’intégrité personnelle de l’enfant comme celle de l’adulte.

Nous vivons dans une époque de transition et le défi a été d’inspirer les enseignants à adopter ce nouveau point de vue, alors qu’ils avaient eux-mêmes été élevés (tant sur le plan personnel que professionnel) en tant qu’objet dans la relation à leurs parents ou leurs enseignants et professeurs, lesquels s’étaient plus souvent préoccupés d’exercer leur pouvoir plutôt que de s’occuper des enfants. Beaucoup d’écoles et d’enseignants – ainsi que de nombreux parents – se sont égarés en chemin dans les méandres du « contrôle comportemental » ou autres méthodes modernes d’exercice du pouvoir par les adultes au mépris de la réalité existentielle des adultes et des enfants. Ce faisant, ils se sont souvent rendu compte que quand bien même ces méthodes « fonctionnaient » à court terme, le prix à payer en étaient très élevé.

La difficulté est à la fois affective et intellectuelle. Il est tout simplement difficile d’arrêter de penser en termes d’« adulte contre enfant » et d’adopter une perspective servant les intérêts des deux parties également et ne mettant pas en avant les besoins de l’un devant ceux l’autre. L’accent doit être mis sur la qualité de ce qui se passe entre eux (le processus). Bien sûr, c’est complètement nouveau pour les enseignants à qui on a appris à mettre l’accent sur la qualité du contenu à présenter aux élèves. Par conséquent, on rencontre beaucoup d’enseignants qui ont d’excellentes compétences pédagogiques au sens traditionnel du terme, mais qui ne sont pas capables d’appréhender un comportement destructeur dans un esprit constructif, ni ne possèdent les compétences interpersonnelles nécessaires pour le faire.

 

Responsabilité

Le deuxième mot-clé, c’est la responsabilité, en particulier au sens de responsabilité personnelle – c’est-à-dire la responsabilité que nous avons tous d’assumer notre propre comportement, nos propres sentiments, réactions, valeurs, etc. À cela s’ajoute le fait que, pour toute relation ou interaction entre un adulte et un enfant, l’adulte est responsable de la qualité de celle-ci. Les enfants ne sont tout simplement pas en mesure d’assumer cette responsabilité, et quand ils sont forcés de le faire, parce que l’adulte n’y est pas disposé ou n’en est pas capable, l’enfant (et la relation) en souffre. Tout cela vaut qu’on parle des relations au sein d’une famille comme d’une classe. Il est impératif que les adultes comprennent que cette responsabilité ne peut être ni partagée ni déléguée à des enfants. Elle repose uniquement sur les épaules de l’adulte, qu’il soit parent ou enseignant.

Cette donnée psychologique est en contradiction avec la « double morale », qui perdure depuis des générations, en termes de compréhension de la réalité par les adultes. Une morale qui affirme : « Quand ma relation avec un enfant réussit, c’est mon succès (ou le succès de ma méthode). Lorsque ma relation à un enfant (ou une classe) est un échec, c’est la faute de l’enfant. »

Parmi les nombreux phénomènes dont l’influence sur la culture de l’école est négative, celui-ci est probablement le plus destructeur. Il y a ne serait-ce qu’une génération de cela, tous les adultes s’accordaient sur cette double morale, et les enfants qui ne s’y soumettaient pas se voyaient exclus ou sanctionnés. Conséquence de quoi, la plupart des enfants développaient une crainte naturelle des enseignants. (Avec le recul, cette crainte est souvent confondue avec le respect). Les enfants d’aujourd’hui n’ont pas appris à craindre les adultes de la même manière durant la petite enfance (Ndt. Cette affirmation est fort valable dans les pays scandinaves mais, dans un pays comme le nôtre, nombreux sont les enfants qui apprennent encore vite à craindre les adultes dès la crèche ou l’école maternelle.), et ils exigent le respect des enseignants avant de pouvoir à leur tour leur offrir le respect en retour.

L’exigence de responsabilité personnelle va dans les deux sens. Pour que les enfants puissent grandir sainement, ils doivent ressentir un souci constant quant à leur intégrité personnelle (besoins et limites), développer une estime de soi saine et un sens aigu de la responsabilité personnelle. Le comportement adulte qui rend cela possible est à tout point de vue différent du comportement de l’adulte exigeant l’obéissance. Non seulement différent, mais également tout à fait nouveau et dont il n’existe historiquement aucune représentation poignante.

Tout comme les parents sont contraints de trouver de nouvelles façons d’exercer leur leadership adulte (plus que nécessaire) au sein des familles, les enseignants doivent développer une nouvelle forme de leadership professionnel dans la classe et dans le contact en tête-à-tête avec chacun des enfants. Beaucoup d’écoles et de nombreux enseignants ont déjà entamé ce processus et en apprécient les résultats.

 

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© Jesper Juul, Familylab International

Titre original anglais : A comprehensive understanding of education and socialisation
Traduction : David Dutarte


(1) Une pomme pour les enseignants, ouvrage indisponible en français. Ndt.

(2) Cela n’est pas sans rappeler le débat idéologique auquel chaque nouveau gouvernement français redonne vie lorsqu’il tente une réforme, que le roman de François Bégaudeau, Entre les murs, et le film du même nom, illustrèrent, ou qui suscita, au début du XXIème siècle, de vives polémiques entre partisans d’une pédagogie nouvelle comme Philippe Meirieu ou ceux des enseignements fondamentaux comme Alain Finkielkraut. On ne saurait non plus oublier de rappeler les origines de ce débat, entre les partisans de l’Instruction publique d’une part, terme officiel de la Révolution jusqu’en 1932, et ceux de l’Éducation nationale tel qu’on la connait depuis. Ndt.

(3) Ouvrage paru, en avril 2012, aux éditions Chronique sociale, sous le titre Regarde… ton enfant est compétent. Ndt.

(4) De l’obéissance à la responsabilité – Compétence relationnelle en milieu pédagogique, ouvrage paru aux éditions Fabert. Ndt.